Photo © Renaud Camus
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Message de Guillaume Cingal déposé le 17/04/2007 à 23h20 (UTC)
Objet : L'Amour l'Automne Exergues ?
Référence : 015927

Lire le message précédent.

[Voir la fiche descriptive de L’Amour l’Automne (Travers III)]

(Attention, ça va jargonner sec, ne lisez pas ce commentaire !)

Je voudrais, dans la lignée des analyses, sources et références proposées par Madame de Véhesse, lancer quelques éléments de réflexion au sujet des pages 7 et 9 de L’Amour l’automne (Travers III). Je suis parvenu à la page 148, & donc à l’orée du chapitre le plus enchevêtré (ce n’est pas le bon adjectif mais bon…), et il me semble que mes hypothèses ne sont pas forcément idiotes.
La page 7, qui se situe après la page de titre, propose, en bas de page et en italiques, ces trois mots : « à la lettre ». La page 9 propose deux vers de Hart Crane :
>Names we have, even, to clap on the wind ;
>But we must die, as you, to understand.

Il semble évident que le distique de H. Crane (son prénom abrégé à l’initiale, car la lettre H. compte parmi les réseaux signifiants des Églogues (cf Journal de Travers) – mais aussi pour « rayer » l’art, gommer l’homophonie hart/heart (heart of stone ? matters of the heart ?) ?) est une épigraphe.
Le statut des trois mots de la page 7 est plus ambigu, en revanche. Sa place dans l’ouvrage semble en faire une dédicace. Il suffit d’ouvrir un volume de journal, par exemple le Journal de Travers, pour (sa)voir que la dédicace (« à Claude Durand, en gratitude » in Journal de Travers) précède l’épigraphe (distique de John Donne tiré, je suppose, de “The Anagram” (je n’ai pas vérifié)). Toutefois, son statut de dédicace est problématique, car « la lettre » ne constitue pas un dédicataire conventionnel. Si dédicace il y a, il faut en conclure que les deux auteurs, J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, dédient leur œuvre aux possibilités infinies de combinaisons lexicales (ou à la lettre au sens épistolaire (nouvelle bifurcation possible) ?).
En revanche, si cet « à la lettre »-là, pris sans référence au contexte paratextuel des œuvres de Renaud Camus ou de ses acolytes / hétéronymes (et donc pris à la lettre), est une épigraphe, n’est-ce pas exiger du lecteur une lecture littérale (alors, quoi : non figurée ? abstraite ? sans représentation ? sans échos (impossible) ?) S’agit-il alors d’un exergue, c’est-à-dire, au sens propre, de « l’espace qui peut recevoir une inscription, une date », et donc d’une formule d’ouverture qui laisse au lecteur le choix de l’inscription ?

Autant de questions pour lesquelles je n’ai pas de réponse. Cependant, ce qui me frappe, c’est l’équivoque (et même la multiplicité de pistes) qui attend le lecteur dès le début de L’Amour l’automne. Bien sûr, le dédoublement (et le dédoublement des doubles) est une figure majeure des Églogues, et cela se retrouve dès la première phrase (« Même le temps nous amuse, par ici. », p. 11), reprise plus tard avec une variation d’une seule lettre, entre parenthèses (« Même le temps nous abuse, par ici. », p. 148) : or, il se peut que la citation (ou phrase) d’origine soit la seconde citée (le temps nous abuse). D’un point de vue sémantique, l’ambiguïté du temps français est le pendant de cette hésitation sémiotique amuse/abuse. Par ici, il est question du temps dans les deux sens principaux du terme (time (4 lettres, soit le nombre de livres composant les Églogues) et weather (7 lettres, soit le nombre de volumes composant les Églogues)).
La labilité des signifiants, très clairement (et d’autant mieux que l’on possède désormais le texte-laboratoire que constitue le Journal de Travers) observable dans les mots-clefs qui donnent leur structure aux Églogues, se retrouve aussi, de manière tout aussi frappante (mais plus discrète), dans les onomatopées : ainsi, le pfffftttt équilibré de la page 11 (4 f et 4 t) se transforme en pfffffft (citation de la carte postale, p. 12).

Pour en revenir à l’épigraphe de Hart Crane (poète majeur pour ce volume en raison de l’analogie Crane/crâne, mais aussi du lien entre le négatif ne et l’arc (R-Ca : Renaud Camus)), c’est une citation des vers 7 et 8 d’un bref poème intitulé “A Name for All”, et qui aborde le fantasme de l’abandon des noms : parti de l’observation de deux insectes aux noms particulièrement suggestifs ("moonmoth and grasshopper"), Crane émet le vœu d’un monde sans taxinomie (et donc sans onomastique) et, tout en s’en tenant à l’hypothèse nominaliste version Gertrude Stein ("a rose is a rose is a rose"), paraît regretter le penchant humain pour la dénomination (le don empoisonné du nom (ça, c'est de moi, pas de Crane).
En outre, il est à remarquer que, si Wittgenstein prend place dans l’un des réseaux de signifiance des Églogues, c’est (probablement) en raison de son initiale (W.), mais aussi pour son nominalisme strict. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, dans un article intitulé “Nothing New”, le poète américain Robert Creeley cite ce même distique de Crane et le nominalisme wittgensteinien in the same breath.

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