Photo © Renaud Camus
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Le panthéon de Camus
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Aperçu

De Mme de Sévigné à André Gide
Armé d’une plume et d’un appareil photo, Renaud Camus poursuit, après la Grande-Bretagne, son tour de France des maisons et châteaux où ont vécu écrivains et artistes.
S’il pouvait encore, par de poussiéreux chemins de traverse, parcourir la France en calèche, phaéton, tilbury ou même en malle-poste, Renaud Camus serait le plus heureux des hommes. Il irait rendre visite aux grands écrivains et artistes disparus comme s’ils vivaient toujours, comme s’il était leur contemporain. Il serait accueilli dans des maisons et des châteaux habités. Il prendrait le thé avec la marquise de Sévigné, mangerait à la table de George Sand, retrouverait Flaubert dans son gueuloir et irait vérifier à Honfleur, dans la maison d’Erik Satie, le méchant mot de Pierre Boulez : « Sa musique sent le pipi de chat. »
Car le châtelain de Plieux (Gers) n’aime guère son époque. Il lui préfère le présent éternel. Il n’a jamais oublié son émotion lorsqu’il rencontra, en 1960, Aurore Sand, la petite-fille de George Sand, dans l’inchangée maison de Nohant : « Oui, j’ai parlé à quelqu’un auquel Flaubert a parlé. » Lecteur passionné avant d’être visiteur méthodique, il entre dans une demeure de l’esprit ainsi que dans un beau livre : pour le seul plaisir du texte, sans avoir besoin d’un appareil critique ni de précautions d’usage. Dès qu’un lieu où un créateur a travaillé, sué, aimé, devient un musée ripoliné, Camus se cabre. Si la bâtisse a été restaurée au point d’être « lobotomisée » (ainsi celle de Jacques Prévert, dans la Manche), il fulmine. Quand « la communication » fait rage, comme au Clos Lucé de Léonard de Vinci, et que se pressent des cohortes de touristes dans le jardin « bêta » de Claude Monet, à Giverny, il s’esbigne. Elégiaque, idéaliste, aristocratique et solitaire, Camus est un exceptionnel pèlerin littéraire.
Après avoir consacré deux gros volumes de « Demeures de l’esprit » aux jardins anglais des écrivains, et un au Sud-Ouest de la France, il arpente cette fois un vaste Nord-Ouest qui va de la Vendée à la Seine-Maritime et des îles anglo-normandes au Loiret. S’efforçant d’ignorer tout ce qui enlaidit la campagne et détruit l’idée que s’en fait la littérature — « le tape-à-l’œil et tout ce qui concourt au foisonnant devenir-banlieue du monde » —, il pérégrine des ruines de du Bellay à l’école d’Alain Fournier, du château de Chateaubriand au fort bellilois de Sarah Bernhardt, du prieuré de Ronsard à la maison de vacances de Clémenceau.
Chaque visite est l’occasion de réveiller des spectres. Son portrait de Balzac travaillant nuit et jour dans une chambrette du château de Saché qui appartenait à l’ancien amant de sa mère, le peu hospitalier M. de Margonne, est saisissant. A Guernesey, il capte la silencieuse conversation entretenue, au-dessus des toits, par Victor Hugo et sa maîtresse Juliette Drouet, qui le trouve superbe « dans son grand uniforme d’Adam ». A Etretat, il nous apprend que Maurice Leblanc, le père d’Arsène Lupin, fut mis au monde par Achille Flaubert, le frère de Gustave. Au château de Cuverville, il retrouve, ouvrant sur le jardin, « la Porte étroite » d’André Gide. Et dans les ruines du manoir breton de Saint-Pol-Roux, il lui semble revivre la tragédie du 23 juin 1940, lorsqu’un soldat allemand blessa le poète — qui mourut de douleur quelques jours plus tard —, viola sa fille et tua sa servante.
Le photographe ressemble à l’écrivain : chassant de son objectif tout ce qui ressortit à l’époque actuelle, privilégiant la nature sur la culture, guettant le moment où une lumière éternelle caresse la vieille pierre, il s’ingénie à ce que toutes ces demeures, et les paysages qu’elles gouvernent, ressemblent exactement à ce qu’elles étaient lorsque des hôtes prestigieux les habitaient. Il réussit à photographier un temps où la photographie n’existait pas. A feindre de donner à voir ce que, depuis leur bureau ou dans leur parc, voyaient Mme de Sévigné, avant qu’un golf envahisse le domaine du château de Vitré, et Gustave Flaubert, quand sa maison de Croisset était encore debout et avait les pieds dans la Seine.
Le panthéon de Renaud Camus ne compte qu’un écrivain contemporain, c’est Robert de Goulaine. Marquis, romancier, mémorialiste, viticulteur, collectionneur de papillons et ami de feu Julien Gracq, il habite l’imposant château médiéval de Goulaine, en Loire-Atlantique. L’auteur des « Seigneurs de la mort » l’a ouvert au public, qui se précipite dans l’aile moite où sont rassemblés des centaines de lépidoptères venus en virevoltant du monde entier. L’autre aile abrite le musée « assez laid » de la firme LU. Des phalènes et des petits-beurre, mais point de livres : rien, derrière le pont-levis, n’évoque en effet la présence de Robert de Goulaine. En somme, dans ces « Demeures de l’esprit » où Renaud Camus excelle à ressusciter les grands disparus, le seul vivant fait semblant d’être mort. C’est presque une morale.
Jérôme Garcin

Romancier et essayiste né à Chamalières en 1946, Renaud Camus est l’auteur d’un volumineux journal, dont vient de paraître un nouveau volume «  Une chance pour le temps. Journal 2007 » (Fayard).
Demeures de l’esprit. France II Nord-Ouest, par Renaud Camus, Fayard, 590 p., 29,90 euros

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