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I. En revanche, c’est bien au Continental, le gigantesque établissement de bains turcs new-yorkais, qu’Indiana, comme elle désire être appelée désormais, fait ses débuts sur les planches. Au sous-sol une partie du bar, on le sait, est transformée une fois par semaine en une petite scène, et de nombreuses vedettes ont commencé là leur carrière, bien qu’elles ne le reconnaissent pas toujours et que leurs agents aient composé pour elles, depuis lors, une biographie de rechange où ce point n’est pas mentionné. Des centaines de garçons, nus pour la plupart, ou bien les reins ceints d’une serviette de bain, s’allongent sur le sol, entièrement recouvert de tapis de mousse, ou s’alignent, debout, le long des murs, impatients de consacrer, comme ils l’ont fait déjà à plusieurs reprises, l’apparition d’une étoile nouvelle. Elle imite quelque star du rock, ou bien
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Diana Ross, telle qu’elle apparaît dans un film où elle tient elle-même le rôle d’une autre chanteuse noire. Plus tard, ils regagnent les étages, où une pièce très vaste, assez sombre, est réservée à d’allègres copulations, une orgie permanente, dont les participants, changent, évidemment, mais qui ne s’interrompt jamais. Un homme de trente ans, qui a l’air d’un joueur de base-ball, ou quelque chose comme ça, le corps couvert de poils noirs, soyeux, les cheveux courts, le sexe brandi déjà, et un adolescent blond qu’il me semble reconnaître pour l’avoir vu dans les pages d’une revue pornographique de la quarante-deuxième rue, peut-être, passent cent fois devant moi, au cours de leurs explorations en souriant. Ils se rapprochent. Ils me touchent. Ils me caressent. Ils ont leurs mains sur mon dos, mes pectoraux, mon ventre, mes
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hanches. Des corps innombrables, à peine distinguables dans la demi-obscurité, se pressent contre nous. Je suis incapable de vérifier, de tous les côtés à la fois, l’appartenance de tel ou tel membre. Pourtant me laisse faire. Les deux inséparables passent leur langue le long de mon sexe, s’embrassent sur le gland qu’ils s’offrent l’un à l’autre, se passent et se repassent. L’un d’eux prend toute ma verge dans sa bouche, jusqu’à la gorge, puis lui imprime un mouvement d’avance et de recul en en serrant la base du pouce et de l’index. L’autre me lèche les cuisses puis les couilles, qu’il s’efforce de prendre toutes les deux dans sa bouche en même temps. Ensuite, il enfonce sa langue contre mes fesses, qu’il écarte des deux mains. Tendu, je jouis trop vite. Eux se dégagent alors des autres, déjà livrés, pour la plupart, à de nouvelles combinaisons,
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et s’embrassent passionnément, de la langue échangeant mon sperme, et se pressant l’un contre l’autre. Je m’éloigne. Je marche dans tout un jeu de galeries superposées, formant balcon autour d’un hall central, tout un réseau de couloirs qui se croisent et se recroisent et sur lesquels ouvrent, à des intervalles réguliers, des chambres particulières minuscules semblables aux cabines d’un transatlantique. Toutes sont occupées, mais la plupart des portes demeurent ouvertes ou entr’ouvertes, ce qui est une forme d’invite, ne serait-ce qu’à regarder. Ceux qui disposent de ces petites pièces indiquent souvent, d’après les règles d’un code tacite plus ou moins subtil, selon qu’ils sont, par exemple, allongés sur le ventre ou sur le dos, la pratique sexuelle qui les intéresse. Mais quelques-uns, grâce à de rares éléments de décor agencés avec art,
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quelques touches, se servent de l’espace restreint qui leur est imparti par de véritables mises en scène de leur théâtre personnel, de leur mythologie privée, de leurs fantasmes. Les garçons qui explorent galeries et couloirs peuvent ainsi observer, au fur et à mesure de leur avance, faite de décrochages, de glissements progressifs, de cheminements brisés, des compositions diverses. Quelqu’un est allongé sur un lit de cuivre, entre deux grands cierges à la flamme violette, les traits du visage absolument figés, comme ceux d’un masque de cire, les yeux fixes, le corps parfaitement immobile, les bras croisés sur la poitrine, les mains plates, semblable à telle effigie royale de Saint-Denis. Un homme entre deux âges, aux chairs passablement flasques et grasses, se revêt avec soin d’une combinaison de soie ajourée, aux reflets roses, d’un long
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voile de mariée, aux couleurs passées, celui de sa mère probablement, et de bas noirs à grosse mailles en losange, d’ailleurs filés. Un géant noir aux muscles énormes, mandingo de race pure, peut-être, si du moins l’on en croit la légende courante quant à leur taille et à leur force, est étendu par terre, les anneaux de fer qui enserrent son cou, ses poignets et des chevilles reliés entre eux par des grosses chaînes. Un fouet de cuir est posé bien en évidence à côté de lui, et son dos immense est strié de raies parallèles de sang frais. Sont également interprétés, ici ou là, et certains d’entre eux plusieurs fois, tous les différents rôles d’une maison close classique, tirés, le plus souvent, jusqu’à leur point extrême. Ainsi le prélat est vêtu entièrement de blanc, et le gros homme à la figure paysanne qui multiplie, à l’adresse de tous les adolescents
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passant la tête à sa porte, des signes de croix rendus sans doute doublement sacrilèges, à ses yeux, par la disposition des doigts et l’inversion du mouvement rituel, a choisi de figurer, de toute évidence, le pape lui-même. Le juge, à son air, ne connaît que des coupables, et n’a d’autre verdict que la mort. Le général, cambré comme par un corset, porte, assez étrangement, un uniforme français, et une observation un peu plus poussée révèle qu’il s’agit probablement d’un personnage bien déterminé, un maréchal en fait, dont la carrière se déroule dans sa partie la plus notoire, au Maroc. Écarté par l’intrigue, indésirable désormais, à la suite du rapport d’un autre maréchal, son rival, il regagne la métropole et ne sort de sa retraite lorraine que pour organiser la grande exposition de 1931. Paul y vient avec son père, et c’est même son premier
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voyage à Paris. Toutes les parties de l’empire, on le sait, sont représentées par divers pavillons, qui imitent leur architecture caractéristique. L’emplacement est celui de l’actuel zoo. Le bâtiment principal a d’ailleurs été conservé, et il abrite aujourd’hui, entre autres curiosités d’outre-mer, une collection de masques. Le plus remarquable d’entre eux est tout blanc, couronné de plumes, et il a l’air si neuf qu’on le prendrait pour un faux, si tant est que l’on puise, en ce domaine, parler de faux. Le grand rocher artificiel qui forme belvédère est encore là, lui aussi, bien que son armature de fer transparaisse par endroits, et l’on a de son sommet, une belle vue. Quant au nouveau personnage qui vient de faire irruption dans la scène, le narrateur, convoqué pour interrogatoire dans la notoire villa
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pseudo-renaissance, toute en terrasses et en vérandahs, qui est adjacente à celle de ma tante, l’a aussitôt identifié, à son pardessus croisé à larges revers, dont l’un est décoré d’une petite hache à double tranchant, comme étant le chef de la police, ou plutôt de la milice. Posez une autre question.
— Qui a tué le boche ?
— Je ne sais pas. Silence, le silence, pas même l’attente de ce qui viendrait ensuite : un tour de plus. Moi.
— C’est trop facile. Vous servez de couverture. Un temps
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mort de longueur indéterminé. Qui est chargé de donner les mots de passe ?
— Anna. Il hurle. Mary-Anna.
— C’est bien ce qu’il m’avait semblé. Quel nom porte-t-elle dans son réseau ?
— Blanche. Je vous l’ai déjà dit.
— Vos versions successives sont toutes aussi fausses les
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unes que les autres. Mais vos mensonges divers laissent des traces, et les différences, apparemment, sont révélatrices. Il ne se passe rien. Blanche ? Ne serait-ce pas plutôt Diane, ou même…
— Dans quel camp êtes-vous, après tout ?
— Je songe à en changer. La roue tourne. De multiples variables, des menaces, mes caprices. Peut-être pourrions-nous faire un petit échange ?
Tu rêves. Je me tais. C’est l’aube. Il n’est plus temps.
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Mais déjà… N’est-ce pas d’ailleurs le tramway de l’amiral, un beau vieillard blanc désormais, dont j’entends retentir la sonnette, comme cent fois par jour ? Elle court sur la pelouse, en direction de la grille qui limite son parc sur l’avenue. Le bas de sa robe, longue, est tendu en arrière, on s’en souvient, d’une manière un peu outrée, stylisée, évocatrice de traines royales, tandis que les voiles des hautes portes-fenêtres, sur le perron, sont au contraire attirés vers l’extérieur. La silhouette est figée dans un équilibre précaire, qu’accentue encore la pente, assez forte. Le tableau occupe d’habitude le mur du fond, celui qu’on a sur la gauche, lorsqu’on écrit, à cette époque, le profil parallèle à la fenêtre. Sur la table est posée, appuyée contre la lampe, une photographie de Tom, avec lui à Kew Gardens. Les deux garçons sont côte à côte. Mais
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l’un fait face à l’objectif, tandis que l’autre, le haut du corps tourné très sensiblement vers la droite, regarde au loin, une main au-dessus des yeux. Peut-être est-il en train de vérifier si telle aristocratique résidence, sur l’autre rive du fleuve, est toujours conforme, ou non, à l’image familière qu’en donne Canaletto, deux siècles plus tôt. On ne peut voir son visage qu’à profil perdu. Le soleil se couche sur les bois de Verrières, sur la longue terrasse du palais du Grand-Dauphin, aujourd’hui converti en observatoire, et plus tard, sur la masse de verre convexe du Grand-Palais, scandée seulement par le jeu de fines armatures qui dessinent, innombrables, rectangles et carrés. Le balcon est tapissé d’un treillis vert. Les jardins de couvents et d’ambassades qui s’étendent jusqu’à la rue Vaneau vus de haut forment une espèce de grand parc
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(p. 28). On aperçoit vaguement, dans le lointain, le grillage, le filet, les lignes blanches, la balle et deux jeunes joueurs encore à leur partie. Dernier tennis privé de Paris, d’après elle. Mais probablement pas. Les dates ne coïncident pas. Elle est depuis longtemps repartie pour les Indes, ou pour les Isles. Son mari, lui, depuis qu’est terminée sa carrière sur tous les continents, est rentré. Coiffé d’une casquette à carreaux, et flanqué d’un setter irlandais déchaîné, il chasse avec le premier Marc. Et la même chose vingt ans plus tard, aux mêmes endroits, dans l’Indre, du côté d’Argenton ou de La Châtre. Mais les femmes viennent avec nous, et les jumeaux, comme nous les appelons. Nous passons la nuit à Châteauroux, non loin de cet ancien camp américain, transformé maintenant, où l’oncle de Dennis, justement, mais c’est seule-
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ment le mari de sa tante, passe l’été de 1918. Je lui dis. Et il est dans tous ses états. Puis il est réformé, on ne sait à quel titre, au moment d’être envoyé en première ligne, et il retourne, avec des airs de héros, à Nashville, au Tennessee, qu’il ne quittera plus jamais. Mais il ne nous suivent pas toute la journée, le dimanche, nous partons seuls avec les chiens, autant que possible, à la diane, et eux vont voir quelques parents éloignés, ou bien visiter la maison de George Sand, une fois de plus, à Nohant. Une vieille femme presque centenaire, vêtue de pantalons, et qui s’avère être la fille de Maurice, joue le rôle de guide. Elle nous montre la grande table, dressée comme pour la reconstitution d’un repas du siècle dernier. À côté de chaque couvert ont été disposés des cartons blancs, du format d’une carte de visite, portant le nom de person-
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nages familiers, peintres, compositeurs, grands romanciers russes amants de quelque chanteuse à la réputation universelle, rencontrée dans une partie de chasse. Mais est-ce seulement son amant ? Elle est mariée, avec l’un des fondateurs de la Revue indépendante. D’où tirez-vous ces indications ? Mais les deux hommes s’entendent parfaitement, et c’est un heureux ménage à trois, Jeanne, la généalogiste attitrée de la famille, qui passe sa vie dans une maison de planches et de rondins, sans étage, au fond d’un parc, à démêler l’écheveau des alliances diverses, prétend qu’il s’agit de parents, et révèle que Stéphane est le portrait de son oncle, l’illustre exilé. C’est l’expression qu’elle emploie. Mais ce n’est en fait pas du tout son oncle, ni son grand-oncle, Lucien de Latour, en revanche, est trouvé mort un matin, la tête en arrière dans un
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bassin, à la croisée de ses allées, dans la petite ville qu’il habitait, juste avant l’indépendance de l’Algérie. On n’a jamais su exactement ce qui s’était passé. Les indices, naturellement, sont insignifiants, et apparemment contradictoires. Un jeune géant aux cheveux courts, aux épaules carrées, appartenant à l’organisation dite de l’armée secrète, et habitué des thés du dimanche de la pseudo-aristocratie locale, après trente-six heures de garde-à-vue est remis en liberté. Mais cela, comme il vit parmi les nuages, qu’il a toujours passé pour déséquilibré, et même à moitié fou, que son père préside d’une main de fer la cour d’Assise, à Riom ou ailleurs, et que sa famille, très lié à celle du mort, n’aime pas plus qu’elle, on s’en doute, le tour qu’est en train de prendre l’enquête, à un moment où les passions sont particulièrement aveugles,
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féroces et déchaînées, n’empêche pas les conversations d’aller bon train. Transmettre des fonds aux terroristes, nous qui croyions le connaître : adolescent il avait l’air d’un ange, il vendait des journaux monarchistes à la sortie de la messe des carmes, une fleur de lys au revers, vous souvenez-vous, qui aurait cru ? Vous connaissez cette histoire éculée, la réplique fameuse de Genet, qui a été souvent rapportée, à tort et à travers d’ailleurs. Quelle histoire ? Un amant algérien ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? C’est-à-dire, c’est un peu simple, il me semble, l’image la plus superficielle parodique et vaine. Et l’on peut voir aussi un petit théâtre de marionnettes, qui a servi à d’innombrables représentations, et pour lequel elle a écrit elle-même plusieurs pièces, assure le guide. À moins que ce ne soit Solange,
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j’ai pu confondre. Mon père était responsable des décors. Grand âge, nous voici. Oh, que le désir de Venise est loin de moi maintenant. Travestie, de légers cigares à la bouche, elle y abandonne le poète. C’est du moins ce que raconte son frère Paul. Dans la vérandah de sa case, en un poste perdu du Niger, le jeune officier feuillette, sous les hélices traînantes d’un ventilateur, cette biographie déjà ancienne, alors, démodée et partiale. Mon cher beau-frère : il ne faut pas croire à cette histoire de nom d’emprunt, et de fausses lettres de change. si mon « affaire », comme vous dites, a été « classée », ce n’est pas « à cause de mon âge », de ma « tenue au front », de mes « citations ». C’est parce qu’il n’y avait rien à redire à ma conduite. Aucune reconnaissance à attendre de mes démarches, donc, dit Matthieu, interdit, en interrompant
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sa lecture. J’ai été léger, j’ai pris la Bourse pour un jeu, mes erreurs à ce sujet ne laisseront pas de traces. Mais c’est près de vingt ans plus tôt que sa sœur, presque une enfant encore, un chapeau de paille sur la tête, une légère voilette entourant son visage, pénètre dans l’autre parc, plus grand, plus sauvage, celui dont les propriétaires, de riches importateurs de rhum, lèguent à l’adolescent exemplaire qui leur tient lieu de fils une grande villa toute en balcons qui est aujourd’hui le consulat de Monaco. Les fonctions du consul, inutile de l’écrire, sont tout à fait fictives. De toutes façons, les rails du tramway ont été arrachés. La fausse ruine couronnée de lierre du mur d’enceinte, d’où j’ai vu la mer pour la première fois, et les nuages qui couraient sur elle, et les caprices de la lumière avec les vagues, est maintenant en ruine, et
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menace de choir sur les massifs de lilas et de lauriers-roses qui l’entourent. Puis il longe les courts de tennis désormais déserts, abandonnés : le filet est déchiré, les bandes blanches sont presque effacées, il n’y a plus de grillage. Le père d’Anne dirige les services des guides. À moins qu’il ne s’agisse des cartes. Ils les déploient à bord de la vieille Morris verte, découverte, rebondie, de type Oxford, tandis qu’ils explorent les environs de Chartres, à la fin de son amour pour Paul. Il est si jeune. Tout juste s’il ose, une fois ou deux, lui toucher la main, sur le levier de changement de vitesse. Et il revient près des serres et de la grille du parc, plus grand, plus sauvage, que les planteurs créoles ont offert au public. l’Eden, le dancing attenant au portail, qui le précède immédiatement, un peu en retrait sur la gauche lorsqu’on arrive, toujours
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légèrement essoufflé, de l’ancien hôtel Impérial, et qu’il n’a jamais connu que vide, semble avoir définitivement fermé ses portes, si l’on en juge par les belles vagues blanches, régulières, qui recouvrent uniformément, ou presque, ses grandes baies vitrées. Des doigts anonymes, hâtifs, ont tracé en elles des inscriptions et des dessins divers, obscènes pour la plupart, encore que la composition principale, qui représente également des hommes et des femmes aux cuisses écartées, ait l’air grosso modo, hommage dû sans doute au hasard, de la transposition à peine réduite, mais maladroite et drôle d’un tableau bien connu de Manet, conservé au musée du Jeu-de-Paume. Sa dernière photo, trente ans après le portrait que Blanche a peint de lui, une allure hâve, vaguement clandestine, etc. Mais pour en revenir, non sans
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saluer, au passage, diverses jeunes cyclistes souriantes, en chapeau de paille, comme elle, au portail lui-même, il est surmonté, dans le rêve, d’un chiffre très orné, où s’entremêlent des initiales aux volutes folles, qu’il n’est pas sûr d’identifier : peut-être R.A.C. ? On a à travers lui, en hiver, une bonne vue du pavillon au toit pointu qui rappelle étrangement la précaire construction hexagonale, aux volets toujours clos, dite maison des Archers, à Illiers, dans ce jardin de tante Léonie qui porte, dans la réalité, le nom d’un parc parisien. Pour ne rien dire de la pièce d’eau artificielle, très précisément décrite dans la Recherche, des allées fleuries, des aubépines, et de la fameuse barrière blanche par-dessus laquelle nous sautons. Le jardin en question est d’ailleurs attribué à Swann lui-même. Et toute la topographie du village et de ses alen-
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tours est ainsi soumise à de singuliers renversements. Entre les deux côté se multiplient les échanges, et plusieurs noms véritables, une ou deux lettres ou non transformées, désignent des lieux qui ne le sont pas moins, à quelques détails près, mais qui n’ont aucun rapport avec eux. Puis cet ensemble lui-même, près de trois mille pages plus loin, est l’objet d’un vaste mouvement tournant, et, décrivant autour de Paris un immense arc-de-cercle, il est projeté si près du front que pendant un an et demi, à en croire la lettre reçue par le narrateur entre deux séjours dans la maison de repos où il a dû se retirer, la ligne de démarcation sépare le village en deux moitiés égales. À telle enseigne que c’est dans l’immense champ de blé d’or auquel aboutit le raidillon aux aubépines, et qui a été si souvent évoqué, dans les communiqués publiés alors, sous
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le nom de côte 309, que le malheureux fiancé de Lucie Dessange, le consul, qui a abandonné ses fonctions, et les privilèges de son titre, pour être envoyé en première ligne, trouve une mort de héros, à l’issue d’une action où il s’est emparé, par la bande, à la tête de sa section, d’une tranchée ennemie. Elle apprend la nouvelle dans le manoir du Royans, en face de Saint-Marcellin, qu’elle a hérité de son père, un notaire de Romans, très lié à Mallarmé, paraît-il, lorsque celui-ci enseignait l’anglais à Tournon, et auteur lui-même d’obscures plaquettes d’érudition, consacrées à l’histoire de la Drôme, et à des personnages locaux, Lally ou les frères Servan. Après quoi, se considérant comme une veuve, elle ne vit plus que par personnes interposées, par procuration, pour ainsi dire, dans des récits où elle s’embrouille passablement. Elle passe quel-
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ques années auprès de sa nièce, et du mari de celle-ci, qui est sous-préfet à Vienne, à Largentière, à Saint-Jean d’Angély ou à Castres. Une photographie gondolée, aux couleurs passées, sur le revers de laquelle une main inconnue a tracée, d’une écriture régulière, les mots Jours de mil-neuf-cent-trente-et-un, la représente dans le jardin assez modeste de la sous-préfecture, sans doute, en compagnie de femmes allongées sur des transatlantiques, aux bandes parallèles, qui semblent l’ignorer, et qu’il est, évidemment, impossible d’identifier. On ne voit que la moitié de son corps, à vrai dire, à l’extrémité gauche du cliché, et elle a dû penser qu’elle était tout à fait en dehors du cadrage, car ses yeux sont à demi fermés, et elle est penchée en avant, la bouche ouverte, se préparant à avaler un millefeuille d’une taille considérable, semble-t-il,
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qu’elle tient du pouce et de l’index, gantés, au-dessus d’une assiette blanche aux bords dorés en équilibre précaire entre ses cuisses. Deux palmiers symétriques, trop maigres, aux troncs quadrillés de losanges allongés, renversés, marquent le début d’une allée bordée de rosiers. Elle mène, selon un tracé qui coïncide avec les fondations d’un couvent entièrement détruit pendant la révolution, commente d’une voix feutrée madame Blanchard, l’archiviste, auteur de plusieurs études consacrée au passé de la ville, vers une petite grille couronnée de lierre, à l’ombre d’un noyer. En entendant son coup de sonnette, ma grand-mère, on s’en souvient, marche au-devant de Swann, tout en arrachant subrepticement, au passage, quelques tuteurs. Mrs Haze, la mère de Dolorès, a bel et bien été écrasée, par une Packard, et l’exilé jaloux n’a
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donc pas à commettre le crime qu’il projetait pour s’assurer la garde de l’adolescente, une enfant vraiment, dont il veut faire sa maîtresse. Oh Lord, how I wish she’d stop sucking that ! She’ll drive me crazy, crazy. But, of course, il est arrêté pour avoir tué, en revanche, de plusieurs balles, au terme d’une longue chasse, le romancier marron qui est en fait, d’après certains recoupements, l’analyste attitré de la faculté. I have only words to play with. Sur l’écran de verre du petit récepteur inscrit au milieu du tableau de bord, les noms de villes, quelques-uns tout à fait inconnus, ne sont pas inscrits en colonnes régulières. Ou bien Tristan, brought to you, as always by Texaco, Virginia Stephen, venue en Bavière pour la saison lyrique, est dans sa loge. Quant à Perceval, of course, il n’a pas l’importance de Wolfson. Avez-vous remarqué que les
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dates de sa naissance et de sa mort sont les mêmes que celles de James, comme l’appelle le vieil archer, avec cette manie qu’il a de désigner les gens illustres qu’il a une fois aperçus par leur prénom. Such crap. Le portrait de femme que montre Lord Mark à la jeune femme introduit la première note de la transition vers Venise. Angelo ! Angelo ! Mais elle voit qu’il ne bande même pas. Mais ce qui s’établit ici est le dévoilement du mode d’existence du texte comme texte. Je me tais. Immobile, impassible, écartant l’écran même du temps, le vieux roi Boris contemple l’étreinte des jeunes amants séparés, réunis dans la mort. Marion (Ark.), Marion (Ill.) I have only words to play with. Leçons d’anglais aux marchands de la ville, après trois années passées à Cambridge, et de tennis à leurs filles écolières. Son père, un ancien député
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K.D. est tué d’une balle qui ne lui est pas destinée. Votre sourire est pour les joueurs de cricket. Si l’on se réfère, comme il est aisé de le faire, au numéro de l’Arc, déjà cité, qui lui est consacré, on apprend qu’il s’occupe alors d’échecs, et de mots croisés russes. C’est à cette époque qu’il épouse Véra, une jeune exilée comme lui : un fils leur naît neuf ans plus tard, dans une maternité proche de la place de Bavière. Une autre livraison de la même revue signale, dès sa première page, que Melville, en ce qui le concerne, est recueilli, après un mois dans son Eden cannibale, par le Lucy Ann. Pas un mot, en revanche du capitaine Binger. Mais lui, dont le nom contient tout entier celui du pays où il s’avance, s’avance. No nigger. Il aime aussi, me dit-il, la séquence de Géant où Rock Hudson se bat pour sa belle-fille, une Indienne
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qu’on refuse de servir, dans un grill quelconque, le long de la route. Dix mille motels. Pine View Courts, Mountain View Courts, Skyline Courts, Park Plazza Courts, Green Acres. Nous connûmes (this is royal fun). De même, rue Vaneau, il est bien question de Gide, mais Marx est passé sous silence. Quant au quai Malaquais, vérification faite, la plaque de marbre en hommage à France, qui était le fils d’un libraire, signale, assez étrangement ; qu’il n’est pas né dans la maison qui la porte, et qui fait partie aujourd’hui des Beaux-Arts, mais un peu plus loin, au 19. Tristan. Les érudits ne sont pas d’accord sur l’emplacement de la salle où eurent lieu au xviiie siècle, les premiers essais de représentation théâtrale de la Réunion, à Saint-Denis. Mais l’auteur du livre qui est ouvert à sa première page, vers le milieu de l’étalage, croit pouvoir
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s’engager, grâce à certains papiers de famille, à l’établir formellement. Parce qu’il ne partage pas l’interprétation de la légende irlandaise offerte par l’opéra comme lieu même du désir, il consulte d’autres versions. Le double d’Antonin, par esprit de contradiction, probablement s’obstine à appeler William et son frère par leur nom de famille. Cambridge, la première note, Venise, l’écran même du temps : au bord tristement doux des eaux. Trente ans plus tard, vers le milieu des années cinquante, il fait dans une université américaine un illustre cours sur Ulysse, pratiquement sans faire appel au mythe, que ce soit pour expliciter l’armature même du roman ou un détail particulier. Columbia ? demande-je. — Non, l’autre, celle qui n’est pas dans New York, mais à Ithaca. Ça va me revenir, ça commence par un C. La première fois, un
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jeune officier de marine, un lieutenant, under the moorish wall, au pied du Rocher, évidemment, au-dessus d’une petite crique entre les pins, près des galeries du fort et des casemates et de la cave Saint-Michel, en plein air, en plein jour, à la vue du monde entier, une vie entière à regarder la mer, et les navires qui s’y succèdent. Savez-vous que Venise, pour les anglicans, appartient à ce diocèse-là ? On marche au hasard, entre le pont de l’Académie et la Salute, derrière le palais tronqué d’une riche Américaine exilée, derrière un jardin étroit, sauvage, abandonné, où venaient s’asseoir, peut-être, un couple d’écrivains français qui passaient là l’hiver, si l’on en croit une plaque de marbre presque illisible, etc., près de la porte grillagée, aveugle, couverte de lierre, derrière le premier écran, à l’arrière-saison, les feuilles, etc., etc.
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N’est-ce pas étonnant ? D’une niche feinte déborde la statue d’un lion aux ailes d’aigle, ou de cygne, qui tient d’une patte un livre ouvert. Ils font un feu, car ce fut un matin. On gravit des marches. Tout à coup, de loin, d’assez loin, oui, sur une place déserte, un blason peint de frais, incliné, oui, oublié, un sourire dans les yeux, oh rocks, elle fait une rencontre, c’est un autre que ceux-là, un inconnu. Qui aurait cru ? Puis il part pour les Indes, et l’on ne sait pas ce qu’il devient : capitaine, amiral peut-être. Ou bien il est mort, il se tue, c’est cela, il tombe de cheval à Lahore, au cours d’un match de polo. Dans la loge du club, un public frissonnant d’élégantes en robe blanche, le voyant se relever sans assistance, ses rênes à la main, applaudit une belle culbute. Elle se souvient aussi de l’anniversaire de la reine,
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de la revue des troupes à la Roque, de la corrida à La Linea, de la visite de Grant, et du vieux consul en grande tenue pour l’accueillir quand il débarque. Le dimanche suivant, avant la messe, portant une robe du Bon Marché et un collier de corail, elle gravit la colline des moulins à vent, jusqu’au plateau : la vue plonge de là sur les détroits, elle peut voir le Maroc, grâce à la lunette d’approche, la baie de Tanger, presque, et les montagnes blanches de l’Atlas. Et maintenant ça, lui, qui aurait cru : coursier, démarcheur, représentant de commerce, la Flora indeed ! Et ses promesses de voyage de noces, le clair de lune, les gondoles, etc. Après tout c’est un étranger. Son père, qui possédait le Queen’s Hotel d’Ennis, a changé de nom, il s’est suicidé. De quelle couleur est la couverture ? Verte, avec des lettres dorées sur le dos : A reader’s guide
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to James et le dernier mot illisible, dissimulé par la main gauche, tandis que la droite retient la page contre un souffle furtif. Il est assis sur une murette de support, dans le jardin d’où l’on voit la mer, les jambes dans le vide, les pieds croisés, le dos bombé, les épaules concaves : de temps en temps un redressement précaire, et de nouveau, lent, progressif, inexorable, l’affaissement. Un jour de semaine, au moment de Pâques ou des Rameaux, vers la fin de mars, en tous cas. Nous débouchons sur la terrasse, parlant d’une amie disparue, des capitales du monde asiatique, de Venise pendant l’hiver. I live in an old palace in which three people have been murdered, dans des circonstances qui n’ont jamais été tout à fait établies. Et quand nous repassons il est encore là, mais allongé maintenant, pâle et songeur, le coude replié, la main gauche
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soutenant la tête, le regard sur la baie des Anges, et sur Nice au pied de son rocher. — Pour Denis, qui aurait pensé aux Indes ? L’intitulé n’est pas reproduit sur la face même du livre, où l’on ne voit que deux dauphins voguant en sens inverse, de part et d’autre de belles vagues régulières, parallèles, dans un double encadrement doré. Ils sont la marque des éditeurs, Thames and Hudson. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas d’une œuvre de génie, mais d’un recueil d’indices, très éclairant, où chaque remarque renvoyant au texte est suivie ou précédée de l’indication précise de la page. L’auteur est professeur à Columbia. Sauf en ce qui concerne Stephen Hero, considéré comme une juxtaposition d’éléments disparates, comme une simple note au Portrait, dont il n’est qu’une première version, sauvée du feu. Les jardins de Riverside Drive dominent
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le fleuve, dont les sépare une balustrade blanche. Au cours d’une quatrième expédition, il longe les côtes du Groënland, et reconnaît le détroit et la baie auxquels son nom a été également donné ; pris dans les glaces, il est contraint d’hiverner dans la baie James, qui s’inscrit dans la première, dont elle a la forme et l’orientation générale et dont elle est ainsi comme une réduction. Le mot passage est le premier de la colonne de droite, dans l’encyclopédie. La page est divisée en trois colonnes verticales. L’accumulation des caractères serrés leur donne une teinte grisâtre. La photo en noir et blanc d’un édifice aux toits débordants, précédé d’un pont, palais impérial en Indochine, d’après la légende, occupe le haut de la colonne de gauche. Les petites filles ont vu la mendiante, dans sa vieille couverture à carreaux, s’arrêter longuement
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devant leur balcon, leur sourire. La Pérouse, adolescent, presque un enfant encore, est garde de la marine. Pendant la guerre d’Indépendance américaine, il est capitaine, à bord de l’Astrée. Il s’empare, au cours d’une croisière couronnée de succès, des forts du Prince-de-galles et d’York, dont il ne laisse que des ruines. Swann, d’une manière étrange et très tirée par les cheveux, l’introduit dans une conversation mondaine, à propos de « massacré par les sauvages », parce que sa maîtresse habite une jolie rue triste en voie de transformation, qui porte son nom. Et, continue-t-il, c’est pour la même raison romanesque, je cite, qu’il va déjeuner dans un restaurant des quais, ainsi nommé lui aussi, et qui d’ailleurs existe encore, avec trois étoiles dans le guide Michelin. Mais ils n’ont pas l’air de prendre un grand plaisir au texte, qui ne cesse
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pourtant de désigner, et de tourner, les lois de son propre fonctionnement. Alors j’ai dit que c’était vous et moi, aussi bien… (Un silence) ou n’importe quoi. Ils peuvent se reporter, s’ils le désirent, à un article de lui, publié en français dans les annales de langues romanes de l’université d’Indiana, et intitulé un Amour de signe. Giocate, giocate pure. Mais vous attachez sans doute trop d’importance aux éléments biographiques. Up yours. Le village, par un juste retournement, a d’ailleurs pris officiellement le nom qui est le sien dans la fiction, et le poteau indicateur, à la sortie, porte les deux mots, liés par un tiret, et barrés d’une longue ligne diagonale. À en juger par les deux premières phrases du livre, demande l’exilé à ses étudiants, quelle image l’auteur se fait-il, ou prétend-il se faire de la littérature ? Ils hésitent. À l’intérieur
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de la vieille Dauphine, dont les sièges de faux cuir, crevés, laissent saillir des ressorts sans force maintenant, ils déploient de grandes cartes routières, déchirées aux plis. Cette image vous paraît-elle très élevée ? Est-il possible de l’interpréter du point de vue de l’idéologie ? La partie orientale de l’Orne, qui correspond approximativement au Perche, semble remarquable par la densité de ses beaux châteaux, si du moins l’on en croit les signes conventionnels qui sont censés les représenter, c’est-à-dire les rectangles noirs flanqués, à chacun de leurs angles, d’un court trait divergent. Vérification faite, cependant, il ne s’agit que d’une série de grosses fermes fortifiées, d’ailleurs non dépourvues de caractère, mais qui montrent bien que le responsable de ce secteur n’a pas retenu les mêmes critères que la plupart de ses
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confrères. Il s’avère pourtant, dans certains cas, étonnamment sévère, et Maillebois, par exemple, malgré les jeux en losanges fous de la brique sur sa façade, n’est figuré que par un simple rectangle. Quant aux routes bordées de vert, qui désignent, en théorie, les parcours particulièrement recommandés aux touristes, les paysages qui se succèdent ne sont pas toujours conformes, dans la réalité, à ceux qu’elles suggèrent. Il faut donc, à l’aide d’un crayon à bille, corriger la carte, la compléter, l’enrichir de notes abondantes, au revers de chaque feuille, indiquant par exemple les moyens d’accès secrets à un parc, les brèches du mur d’enceinte, la violence des chiens, la bienveillance des gardiens. À Maintenon, ils marchent le long du grand canal, dont les eaux sont celles de l’Eure. L’aqueduc gigantesque qui l’enjambe, couvert de lierre,
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a quelque chose de romain, avec ses pins. Il paraît qu’une Noailles excentrique, lui dit Ralph, l’américain, le parcourait sur toute sa longueur, au début du siècle encore, se servant seulement d’une ombrelle blanche et verte pour se maintenir en équilibre au passage des arches les plus vertigineuses et ruinées. Lorsqu’on montre à John, le père de James, le portrait qu’a fait de son fils un illustre artiste roumain, et qui consiste en trois lignes verticales, parallèles, de longueur inégale, flanquées d’une spirale au cours deux fois interrompu, il déclare seulement : le petit semble avoir beaucoup changé. Mais il meurt peu après, en 1931, dans les jours qui suivent Noël. Ses amis Eugène et Maria, les fondateurs de Transition, viennent voir alors le plus important contributeur de leur revue, et ils le trouvent en train de lire un texte de Maeterlinck,
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sur la vie après la mort. Mais dès le début de l’année suivante naît Stephen, le fils de George. Entre temps, Lucia, cependant, est devenue tout à fait folle. De rage, elle a jeté une chaise sur Nora, le jour de la Chandeleur, comme on se préparait à célébrer, le soir même, le demi-siècle de son père, et les dix ans d’Ulysse. Ce qui n’empêche pas Paul et Lucie Léon de tâcher de la marier. Au retour, vous voulez emprunter une autoroute qui est portée sur la carte, toute neuve, bien qu’elle ne soit pas encore achevée. On leur interdit l’entrée du parc de Rochefort-en-Yvelines, que les nouveaux propriétaires, représentants d’une compagnie japonaise, semble-t-il, ont aménagé en terrain de golf. Indécourageables, et s’étant jurés de parvenir à leurs fins, mêmes par les voies les plus détournées, ils marchent à-travers le cimetière, entre les tombes, et
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considèrent longuement la plus importante, un vaste monument grillagé de style pseudo-renaissance, aux armes des Rohan-Rochefort. Ils tentent de déchiffrer ses inscriptions presque effacées. Puis, en se faisant la courte-échelle, ils pénètrent sans bruit à l’intérieur du domaine lui-même, vers l’emplacement du château-fort. dont les derniers vestiges, au sommet d’une légère hauteur, disparaissent, ou peu s’en faut, sous une végétation exubérante de ronces et de plantes sauvages. Deux tours tronquées, cependant, sont encore reliées par un chemin de ronde étroit, inégal, dépourvu de tout autre garde-fou que les plants de lilas qui s’accrochent entre ses pierres et croissent avec une profusion de serre. Si l’on écarte de la main les minces branches entrelacées qui plient sous le poids de leurs lourdes fleurs violettes, et vous dissi-
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mulent entièrement, on a de ce point-là une bonne vue sur le versant opposé de la petite vallée, où quelques joueurs sont encore à leur partie, et sur l’invraisemblable château neuf, qui porte le même nom que l’ancien, bien qu’il ait été édifié à la fin du siècle dernier seulement, par un riche commerçant nommé Pagès. Il s’agit d’une réplique exacte, mais gigantesque, car toutes les proportions ont été doublées, du palais de la Légion d’honneur, à Paris. Le bâtiment actuel, on le sait, n’est lui-même que la reconstitution d’un édifice antérieur, détruit par le feu pendant la Commune. Une balustrade blanche limite, du côté du quai, son très étroit jardin. Juste en face du corps central, arrondi, dominé par un petit dôme de cuivre vert, une passerelle en accent circonflexe enjambe la Seine. Mais il se reconnaissent à peine. Pourtant, ils
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partent ensemble, en riant, et vont voir, dans le pavillon de Flore, le portrait de la reine Marianna. Le cimetière où est enterré James est attenant au zoo de la ville. On ne peut pas aller de Calcutta à l’embouchure du Gange en un après-midi. Anghelis ne s’appelle pas Anghelis, et il n’est pas décorateur à Queen’s. Les Parques ne font pas de prédictions. Je me souviens maintenant : une phrase de lui sur le nom propre qui est, si je puis dire, une avenue royale du sujet et du désir. Elle s’appelle aussi Marie-Antoinette. L’union du prince et de la jeune actrice est consacrée par Mgr. Barthe. le cours sur les formes romanesques, très couru, est prononcé ce jour-là par le remplaçant du titulaire, un jeune lecteur aux boucles noires qui, installé dans le siège et les fonctions de son maître, se prend pour la doublure d’une illustre canta-
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trice, chargée, juste avant la représentation, d’interpréter Norma au pied levé. Les femmes sont les personnages principaux de cette famille-là, ceux en tous cas qui entretiennent et transmettent le récit. Elle n’a pas de liaison avec un wattman (113). Il y a d’abord le parc. Et ainsi la littérature. Une première version dit bel et bien : pas l’écriture, certes. Et encore : le lieu même de la poésie. Quelques-uns d’entre eux sont encore à demi cachés par une végétation exubérante, de larges feuilles découpées, ou minces, pointues, hérissées, que dominent de hauts palmiers aux troncs penchées et lisses au sommet desquels les palmes s’épanouissent en bouquet, comme le jet d’eau disproportionné du petit bassin de rocaille où un enfant blond, accroupi, plein de tristesse, essaie d’apercevoir, malgré les infimes
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vaguelettes qui s’écartent, en des cercles de plus en plus larges, et de moins en moins marqués, du récif central, son propre visage, et ses larmes. Puis ils repassent sur la rive gauche, par le pont Royal, et empruntent la rue du Bac, qui le prolonge malgré un léger décalage. Ils dépassent la rue de Lille, la rue de Verneuil, la rue de l’Université et s’attablent, finalement, à la terrasse du Dauphin, un petit bar qui est aussi un restaurant, particulièrement bon marché, dit Pierre, qui le connaît. Je déjeunais là régulièrement, explique-t-il, il y a un an ou deux, avec Mark, l’américain, entre les leçons d’anglais et de français que nous échangions. Parallèlement à sa propre carrière, il est l’assistant de Johns, et le remplace quelquefois. C’est lui, par exemple, qui s’occupait, à ce moment-là, des décors d’un ballet de l’opéra, sur une musique de
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John Cage. Juste en face d’eux s’étalent les vitrines d’un magasin consacré, comme l’indique son nom, Regency, aux meubles anglais. Une autre branche de la même maison, qui porte le même nom, est d’ailleurs installée un peu plus bas dans la rue, juste en face de chez Stéphane. L’une est censée vendre des imitations, et l’autre des pièces authentiques, mais elles ont, à vrai dire, l’air aussi vrai les unes que les autres. Le chorégraphe se joint à nous de temps en temps, continue-t-il. C’est là qu’il me raconte que sa mère, jusqu’à un âge avancé, partait seule, de Centralia, la petite ville qu’ils habitaient, dans un État de la côte ouest, pour de longs voyages autour du monde. Elle n’annonce pas ses départs, elle n’envoie ni lettres ni cartes postales, elle revient sans prévenir. Elle séjourne surtout en Extrême-Orient, qu’elle atteint par l’ouest,
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évidemment, d’autant plus qu’elle a horreur de la traversée des États-Unis, de New York et de l’Europe. Elle confond d’ailleurs passablement les pays qu’elle visite. I was in the Macao islands, where I have seen the grave of Stevenson. Et un beau jour, de la grande pièce d’apparat presque vide, que l’ombre portée des stores vénitiens tapisse de longues bandes parallèles, on la voit réapparaître, dehors, au-delà du porche avec sa balançoire, au-delà de la pelouse, à la barrière blanche fraîchement repeinte qui sépare le jardin de l’avenue, comme dans la brume. Yes, yes, in India, j’ai pu confondre. De rares voitures blanches, immaculées, rebondies, chromées, décapotées, passent lentement dans les deux sens, derrière elle qui se tient là entre ses malles, sa toque à panache vert, en imitation d’astrakan, légèrement de côté sur sa
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tête impérieuse, inchangée. Elle est en train de glisser dans la paume arrondie du porteur noir souriant, en livrée de la gare, une ou deux pièces de monnaie. Et la magie de cet effet de lumière confère à son amour une réalité brusque, déchirante, touffue. Of course, Merce, I mean in China, silly. De toutes façons, elle n’a aucune envie d’aller s’enterrer dans cette petite ville de province où l’on s’ennuie à mourir en jouant à la roulette russe, et où l’on parle portugais. Tant de choses se passent ! Êtes-vous sûr de ne pas confondre. Avec le vrai Dauphin, je veux dire, celui de la rue de Buci ? Car l’erreur et le désordre laissent des traces, pas toujours visibles au premier regard. Si tant est que l’on puisse dire de l’un qu’il est plus vrai que l’autre. Ne serait-ce que : ces choses-là changent d’un jour à l’autre, il y a toujours un moment
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où une histoire bifurque, revient en arrière, ou fait un bond en avant. Il est donc nécessaire d’observer, sans concession, un très grand sang-froid dans l’indication des entrecroisements dramatiques. Il paraît que la police y passait son temps, il y a quelques années, qu’elle s’y livrait à des vérifications d’identité, qu’il y avait souvent des rafles. C’est vrai ? Mais on dit aussi que maintenant on y rencontre surtout des pédés plus ou moins portés sur le cuir, intéressés peut-être par des rapports sado-maso. Je ne sais pas. Mais l’autre ne l’écoute plus. Si c’est le cas, continue-t-il, sans se départir d’un demi-sourire, je crois qu’il s’agit surtout de théâtre, de mises en scène où les rôles s’échangent, légères, à peine esquissées, abandonnées déjà. Il va lui rendre visite à Sainte-Anne, dont il ne peut plus quitter l’enceinte, et tâche de le faire vivre par
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procuration, par récits interposés, pour ainsi dire, grâce à des descriptions aussi précises que possible de lieux et d’événements imaginaires ou réels. Ce jour-là il est lucide, sa mémoire caractéristique est claire. Il construit des plans pour les volumes de son œuvre à venir. Un des épisodes les plus diversifiés du livre, etc. Mais il est furieux parce qu’un jeune interne s’obstine à le confondre avec un autre patient, qui lui se prend pour Jeanne d’Arc, dont d’ailleurs il soutient qu’elle était un homme. Quoi qu’il en soit, tandis qu’il est assis, à la terrasse, sur l’une des chaises cannelées, vertes et blanches, d’où il observe, distraitement, les passants nombreux et pressés qui marchent dans les deux sens, il rencontre un garçon inconnu, qui travaille dure Sainte-Anne, lui dit-il, sur l’autre rive, mais qui fait ses débuts sur les planches, le soir même,
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dans une soirée privée censée être celle d’un cercle de tennis. Les cartes d’invitation, en effet, portent deux petites raquettes croisées. Il faut que tu viennes. En-dessous sont indiqués les organisateurs, un jeune agent de change romain, Orlando, le fameux Mark, celui de Los Angeles, et un troisième personnage qui semble changer de nom suivant les circonstances, celui qu’il a choisi ici suggérant qu’il s’agit peut-être d’un Russe blanc, qui n’aurait jamais vu sa patrie. Tout le monde doit être vêtu de blanc, et un gardien, à l’entrée, dont l’uniforme à double rangée de boutons dorés rappelle assez étrangement la livrée d’un portier à New York, est chargé de filtrer ceux qui ne le seraient pas. L’appartement est immense. Arrivé parmi les premiers, un grand garçon blond, sa raie bien droite, une mèche sur l’œil, avec, jeté
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sur ses épaules, un pull-over à tresses, au col en V, dont les manches vides sont nouées sur son torse, erre de salle en salle. Il franchit des portes, se heurte à des miroirs, s’avance une fois de plus, à travers des salons silencieux, déserts, surchargés d’un décor sombre et froid de boiseries, de stuc, de panneaux moulurés, marbres, glaces, tableaux, colonnes, lourdes tentures, toute une ornementation compliquée qui court sur le plafond avec ses rameaux et ses guirlandes, comme des feuillages anciens, comme si le sol était déjà de sable ou de graviers… UN jeune homme aux traits réguliers, oxbridgien au possible, riant, ou souriant, et qui tient deux ou trois balles dans sa main repliée, entre par l’une des portes-fenêtres ouvertes sur le balcon, et dont les voilages, poussés par le vent, flottent à l’intérieur, assez haut, et refluent tous ensemble, soudainement.
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D’autres, parmi ceux qui remplissent progressivement les diverses pièces et inventent, petit à petit, les entrechats d’un ballet de plus en plus compliqué, précis, savant, ont ajouté à la tenue requise, selon leur fantaisie, des accessoires de toutes sortes, qui vont du bandage enroulé autour des genoux, jusqu’à la lourde coupe d’or, ou de doublé, d’un trophée sans doute réel. D’autres encore, en revanche, s’en sont tenus au strict minimum, et, presque nus, portent seulement, outre leurs chaussures, un short blanc très serré qu’ils ont comme roulé sur lui-même pour dégager le quadrillage parfait que dessinent, sur leur ventre, les muscles. Lui a l’air d’un étranger. Son corps est parfaitement doré. Il est au centre des danses déchaînées qui se sont nouées maintenant, mais malgré les figures innombrables qui l’entourent, et les regards
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braqués, convergents, dont il est l’objet, il est absolument inconscient des autres danseurs en cercle autour de lui, privé de mémoire, abandonné à l’intensité de sa transe. Dans une vaste pièce, un peu en retrait, a été tendu un large écran blanc où sont projetés des films pornographiques américains. L’un d’entre eux, assez étrangement, est consacré aux rapports d’un adolescent aux longs cheveux blonds, bouclés, qui a l’air d’un archange, avec deux gardiens de l’ordre rencontrés dans une tasse, au milieu d’un Paris livré, apparemment, à une subversion générale. Des centaines de garçons, allongés dans la demi-obscurité, sur le sol entièrement recouvert de tapis de mousse, semblent s’inspirer immédiatement, sans retenue, des épisodes qui leur sont présentés. Ailleurs, un circuit interne de télévision montre, au moment même où elles
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se déroulent, diverses scènes de la soirée, et par exemple Stéphane qui, dans un salon aménagé comme un petit théâtre, en est au début de son tour de chant. Son numéro consiste en divers pastiches de cantatrices illustres, et il l’effectue sans doublage, d’une voix de fausset singulièrement ample. Au lieu de forcer les effets, cependant, et d’exagérer la manière et les travers dramatiques de ses sujets, il a tendance à les gommer, au contraire, a n’y faire que de discrètes allusions, de sorte que si Callas elle-même, ou Victoria de Los Angeles, lui succédaient, elles auraient l’air de le singer. Ceci semble troubler son public, désemparé par cet écart inversé, et par d’obscures références. La folie n’a pas été retenue ? — C’est-à-dire, c’est un peu simple de croire que l’on vient de Venise seulement, il peut y avoir d’autres explications, il me
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semble. E allora ? La realta è che il tennis, oltre che uno sport, è anche un’arte, e come tutte le arti esige un particolare talento. mais c’est lorsqu’il imite Diana, le fameux transexuel qui a été trouvé mort dans un établissement de bain turc new-yorkais, où il s’est introduit habillé en homme, que se déchaîne l’assistance. Il est allongé sur un lit de cuivre, la tête rejetée en arrière, les yeux fixes, les traits du visage absolument figés, comme ceux d’un masque, les bras croisés sur la poitrine, les mains plates, semblable à telle effigie royale de Saint-Denis. Au pied de l’un des deux grands cierges à la flamme violette qu’il a disposé à son chevet est ouverte encore une petite boîte de pastilles achetée quinze jours auparavant, avec Duane, près du campo San Stephano. Tant de choses se passent. Une autre pièce encore, assez som-
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bre, est réservée à d’allègres copulations, à une orgie mouvementée dont les participants, qui se connaissent déjà pour la plupart, au moins de vue, ne cessent de passer d’un groupe à l’autre, variant des pratiques et des combinaisons que leur nombre font paraître illimitées. Au centre, un garçon brun à moustache, qui a gardé sa chemise de tennis, a enfoncé son poing et tout son avant-bras dans le cul d’un autre, qui lui ressemble comme un jumeau, et leur imprime un mouvement d’avance et de recul, tandis qu’un troisième, debout derrière lui, le soumet exactement au même traitement. Trois autres, à leurs pieds, leur sucent le sexe, tout en se branlant réciproquement, tandis que les corps innombrables, à peine distinguables dans la demi-obscurité, se pressent contre eux. Dans un coin, deux inconnus, isolés
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dans l’intensité de leur découverte, se serrent l’un contre l’autre et s’embrassent passionnément, de n’interrompant un instant, de loin en loin, que pour se regarder dans les yeux, en riant. Pendant ce temps, sur le long balcon aux motifs de lys renversés qui court tout au long de l’appartement et permet de passer, sans qu’on ait à emprunter les doubles-portes et les couloirs bondés, d’une pièce à l’autre, des invités se livrent à une lente conversation qui, d’après les bribes qui parviennent jusqu’à moi, semble être consacrée aux rapports du formalisme et du réalisme dans le roman. Ou quelque chose comme cela. Accoudé à la balustrade, j’observe, entre les arbres, la façade vitrée d’un restaurant, de l’autre côté de l’avenue déserte, et son nom, les Anges, écrit au néon en lettres blanches, régulières. Plus tard, au petit matin, tandis que déjà l’on
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tâche d’effacer, sur les papiers peints, les traces de sperme et d’excréments, le bal continue, serein et calme maintenant, et une lumière blanche, qui entre par les hautes portes-fenêtres ouvertes à l’air frais d’un dimanche de printemps, s’empare progressivement des rares danseurs vêtus de blanc qui tournent encore, lentement, sur les parquets de sable ou de gravier, souriants et las. Puis il se dirige, pour la première fois, vers la maîtresse de maison, comme s’il savait exactement où elle se tient, bien qu’elle soit à ce moment-là cachée à ses regards, assise sur un canapé aux bandes vertes et blanches, dans un des renfoncements à colonnes qui correspondent aux bow-windows à la chinoise de la façade ouest. Une femme qui n’est plus jeune, loin de là, et dont le visage n’apparaît qu’à profil perdu, déchiffre au piano une partition d’un
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autre âge, dont le titres est illisible. Oh, vous savez, la fameuse lumière de ces pays, de sa jeunesse, c’est parce qu’on voit tout de derrière les moustiquaires… Cette partie-ci de la terrasse reçoit le soleil du matin, le seul dont personne ne songe à se protéger. Dans l’heure presque enchantée qui suit le lever du jour, le chant des oiseaux remplace celui des crickets nocturnes, et lui ressemble, quoique plus inégal, agrémenté de temps à autre par quelques sons un peu plus musicaux. Quant aux oiseaux eux-mêmes, ils ne se montrent pas plus que les crickets, restant à couvert sous les panaches de larges feuilles vertes qui entourent de tous les côtés l’immense maison de stuc, dont l’architecture surchargée, la juxtaposition d’éléments en apparence disparates, la couleur inhabituelle surprennent toujours, même l’inconnu qui l’a contemplée
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déjà souvent, lorsqu’elle apparaît au détour d’une allée, isolée sur une légère hauteur, dans son encadrement de palmiers royaux. Des voilages, poussés vers l’extérieur par un léger courant d’air, flottent vaguement dans le soleil, assez haut, loin du sol, sur de larges balcons, au deuxième étage, au troisième, et sur la grande terrasse déserte où Indiana, en été, se tient souvent. Une vaste pelouse dévale, en pente assez forte, jusqu’à la mer, et jusqu’à un petit pavillon de lecture aux stores baissés, en bois, sur pilotis, que prolonge une étroite passerelle de planches, bordée d’une simple rampe. Ils ne se reverront plus. Et pourtant les choses entre eux se passent de cette façon-là, il le sait. Arabella, mon cœur, revenait du tennis. Dans le cimetière de chiens, face au massif de bambous, les tombes, couvertes de feuilles, bien en ordre, sont des répliques de
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tombes ordinaires, de proportions semblables, mais plus réduites, et elles décrivent comme elles toutes l’évolution des styles depuis un siècle et demi, du monument grillagé, pseudo-renaissance, d’un carlin, jusqu’à la simple dalle de marbre d’un pointer, à l’ombre d’un araucaria. Je marche indéfiniment le long de plages de sable blanc, suivant la ligne la plus haute de l’étalement des vagues, la vue sur des montagnes rocailleuses, escarpées, aux formes de paravents chinois. L’encrage des différentes couleurs ne coïncide pas exactement avec les contours de cha-