Photo © Renaud Camus
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L’Amour l’Automne : quelques remarques sur le titre

Le titre de Travers II est Été. Cependant, à l'intérieur du volume, dans la liste des titres composant Les Églogues, ce n'est pas ce titre qui est donné, mais celui de La Mort l'Été. Travers III n'a pas encore, en 1982, d'autre titre.
Le titre du troisième Travers est évidemment construit à partir du deuxième. On notera cependant des résonnances avec la vie de l'auteur : La Mort l'Été est publié quand il a 36 ans (1982), c'est la fin, ou le début de la fin, d'une longue histoire d'amour, tandis que L'Amour l'Automne paraît pour les 60 ans de l'auteur alors qu'il vit avec Pierre depuis sept ans.

Ce titre de La Mort l'Été est également une référence à deux titres d'Albert Camus, La Mort heureuse, considéré comme la première version de L'Étranger, et L'Été, ainsi que le reconnaît explicitement Travers II :
[Ce matin, au séminaire de Barthes, un garçon assis juste en dessous de la plaque à la mémoire de Bergson avait devant lui un livre gris dont je ne pouvais déchiffrer que le titre, L'Été, en gros caractères, et pas le nom de l'auteur. À la récréation, j'ai consulté quelques amis, dont aucun ne savait qui avait bien pu écrire ça. Je suis allé timidement poser la question au propriétaire du livre. Il m'a regardé d'un air indigné et, assez fort pour faire se tourner quelques têtes, il s'est écrié : — Camus!]
Renaud Camus, Été, p.172
Il y a donc homonymie du l'auteur et du titre, ce qui donne l'impression d'une absorption, d'une disparition, à la manière d'une remarque de Robbe-Grillet au colloque de Cerisy durant l'été 1975 : « H. M., c'est le personnage dont le prénom est identique au nom de famille et dont chaque moitié de lettre est identique à la deuxième moitié, ce qui produit une double annulation, comme si le nom y disparaissait lui-même en tant que nom. » (cité p.188 de Travers II). Ici, l'on pourrait écrire : « Camus, Été, c'est l'œuvre dont l'auteur est l'homonyme d'un autre et le titre également, ce qui produit une double annulation, comme si l'auteur et le livre y disparaissaient eux-mêmes en tant qu'œuvre. »
Cette disparition joue sur l'homonymie, mais également sur la gémellité et la fraternité :
Je lui dis être très fatigué mais lui parle gentiment, il est d'ailleurs plutôt gentil, c'est un homme d'affaire autrichien qui s'appelle Albert [ALBERT CAMUS / ALBERT, FRÈRE DÉTESTÉ DE CHAR [1] (QUI DIT DE CAMUS, À SA MORT, QUE C'ÉTAIT SON "FRÈRE" / "FRÈRE" À MOI INVENTÉ PAR MA MÈRE, ET PRÉTENDUMENT ENLEVÉ PAR DES ROMANICHELS […]
Renaud Camus, Journal de Travers, p.230
Cette remarque, je l'avais déjà rencontrée dans L'élégie de Chamalières :
La mère de Camus s'appelait Catherine, elle était presque sourde et parlait fort peu. La mienne, au contraire, chaque fois que nous apercevions le long de la route un campement de gitans, ou seulement un feu dans la nuit, près d'une ou deux roulottes, me disait d'un air angélique que mon frère était sans doute là, que peut-être elle pourrait le récupérer, en m'échangeant contre lui, et que d'ailleurs elle aurait, à ce marché, tout à gagner.
Bu, what's in a name? C'est ce que nous nous demandons dans l'enfance, en écrivant celui dont on nous dit qu'il est le nôtre. Mais j'ai déjà dix fois noté tout cela, qui bien entendu, pour commencer, n'est pas de moi. Qu'elle plaisantait, il va s'en dire; et déclare d'ailleurs aujourd'hui de toute cette histoire que le souvenir le plus confus : un enfant enlevé, c'est vrai, qui s'appelait Albert, en effet; il lui revient que l'affaire avait fait grand bruit; mais elle n'avait jamais prétendu, jamais, au grand jamais, que ce drame avait avec nous la moindre relation.
Renaud Camus, L'Élégie de Chamalières, p.90-91, éd. Sables, 1989

L'obsession de l'auteur pour les noms, l'origine, les homonymes, semblent s'expliquer par les multiples coïncidences qu'il rencontre dans son enfance : l'enfant enlevé par les Romanichels s'appelle Albert, la mère imagine une histoire cruelle pour l'enfant Renaud, il existe un Albert Camus (qui d'ailleurs a des jumeaux, Jean et Catherine), cet Albert Camus écrit à Clermont-Ferrand un livre qui deviendra L'Étranger tandis que lui, Renaud Camus, se sent étranger à Chamalières… [2]
Je vois dans ce jeu sur les noms, cette dissimulation derrière à la fois un titre et un auteur, de l'humour mais aussi un défi au destin : « Voyons, si c'est ainsi, peut-on aller encore plus loin ? Puis-je réellement disparaître, m'effacer ? Si je mets mes pas dans ses pas, que va-t-il se passer ? »
Il y a une sorte de surdétermination de la vie, une sorte de volonté de pousser le destin dans ses derniers retranchements pour le mettre à l'épreuve : « je serai écrivain, je conserverai mon nom et j'utiliserai les titres qu' a utilisés mon homonyme. »
Cette fascination explique aussi pourquoi l'intervention de Jean-Pierre Vidal au colloque de Cerisy et la discussion qui a suivi jouent un tel rôle. C'est à la fois la justification après-coup de décisions déjà prises et le schéma théorique qui manquait à l'entreprise : désormais, les doubles ont toute latitude pour se refléter dans toutes les directions : deux tableaux intitulés Été, deux Camus, deux Été, etc

Notes

[1] Char, nom actif dans les anagrammes de "arc". Voir la biographie récente écrite par Laurent Greisalmer, L'Éclair au front. (C'est nous qui notons).
[2] Ajoutons une nouvelle coïncidence : « L'étrange est qu'il y a dans la vie du petit Jacques , dans sa plus lointaine enfance […] un épisode — c'est beaucoup dire : un thème, une variation , une figure, une inflexion — tout à fait semblable : sa mère lui parle à lui aussi de romanichels ravisseurs, ravisseurs non pas d'un frère mieux aimé qu'ils auraient déjà emporté, mais de lui-même, s'il n'est pas sage) » L'Amour l'Automne, p.280
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Modifié par VS 17/04/2007 23:51:34