39. À vrai dire, la question de l'accoutumance à la cocaïne demeure ouverte. Je ne peux parler ici que de mon cas, et pour tout ce qui concerne la drogue il semble ne recouper que d'assez loin les discours qui s'opposent. Le hasch ni la marie-jeanne ne me font grand-chose, sinon mal aux yeux, comme tout ce qui se fume, et de me plonger, parfois, dans une vague universelle bienveillance ; à moins qu'il ne s'agisse de revoir Sissi impératrice ou Artists and Models, ou bien d'écouter le troisième acte de Tristan, l'expérience alors pouvant être effectivement inouïe. L'acide n'a jamais entraîné chez moi aucune vision particulière d'aucune sorte, aucune apparition, à peine quelques illusions d'optique, quelques distorsions de l'environnement, du décor, une acuité plus grande dans la perception de détails isolés, visuels ou psychologiques, les traits d'un visage, une cicatrice, le dessin du tapis, une fleur sur le plancher, les relations entre les amis, les amants, et un remarquable afflux d'énergie. Quant à la cocaïne, elle est sans partage, comme de Léon XIII, ma drogue favorite : elle déclenche chez moi l'ivresse dans la légèreté, une ivresse qui se regarde elle-même en souriant, le désir de bouger, de rire, de danser, de toucher, de caresser des corps, et, tant que durent ses effets positifs, une résistance physique extraordinaire : un peu comme fait le champagne, mais mille fois mieux. De l'héroïne, je ne sais rien. Je ne me suis jamais piqué, et les plaisirs que donnent les drogues ne m'ont jamais paru, loin de là, mériter l'ennui de s'introduire une aiguille dans une veine ; ni que je grève en leur faveur mes infimes revenus : je n'en ai jamais acheté, me contentant de saisir au passage, avec reconnaissance, les occasions qui se présentaient. Encore ne l'ai-je pas toujours fait par volonté personnelle, mais seulement, quelquefois, pour n'être pas le seul, dans un groupe, à n'avoir rien pris. Car je n'aime les drogues que pour des circonstances spéciales, précises, tel film, tel concert, une longue party, et jamais pour elles-mêmes. Ce que sont le manque, le besoin, ou même une très forte envie, dans ce domaine, je l'ignore complètement. Il m'est arrivé, une ou deux fois, d'être malade, de la façon la plus classique, à la suite d'un excès de hasch ; l'acide, après ses heures heureuses, tend à aiguiser dangereusement ma paranoïa ; comme la cocaïne, mais celle-ci inégalement selon les mélanges, il me laisse parfois un peu las le lendemain. Le désavantage principal des uns et des autres, c'est le divorce assez fréquent qu'ils suscitent, chez moi, entre les désirs érotiques, qu'ils accroissent, et la puissance sexuelle, qu'ils réduisent ou même annihilent : je me souviens de soirées somme toute assez désagréables, dans de sombres pièces, où mon envie d'étreintes, échevelée, avait pour contrepartie une incapacité totale à bander.
Non, la seule drogue qui m'ait vraiment accroché, c'est la drague.
Mais je soutiens le droit de chacun à disposer comme il l'entend de lui-même. Cela ne regarde que soi, et l'État n'a pas
à intervenir dans ces questions. Je soupçonne fort, d'ailleurs, que l'association systématique, telle qu'elle est couramment pratiquée par tous les organes de presse, entre drogue et drame, ne repose que sur des cas proportionnellement
peu nombreux. C'est comme si l'on faisait campagne contre le vin, ou le gin, et voulait les interdire, sous prétexte que des malheureux meurent chaque jour de leurs excès. J'ai autour de moi une foule d'amis qui consomment plus ou moins régulièrement des drogues diverses, je ne pense pas à eux pour autant comme à des drogués. Je crois fermement qu'il existe un usage modéré de presque toutes les drogues,
et en tout cas le mien.