Photo © Renaud Camus
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Travers, 59

59. Son prestige culturel avait pour base sa présence, alors qu'il était étudiant, à la création française de Tristan, ou de Parsifal, à Lyon. Quant à moi, j'ai pour la première fois méprisé mon père (c'était à Bordeaux, au cours de l'un de ces pèlerinages littéraires dont nous avons fait un si grand nombre, dans mon enfance, tantôt au pays de Lamartine, entre Saint-Point et Monceau, tantôt à la maison de Levet, une autre fois jusqu'à un château sombre et mystérieux qu'avait quelques semaines habité Descartes, du côté de Rochefort-en-Terre, et même à La Roque, pour Gide : ce voyage-là se faisait sur les traces de Mauriac, nous avions visité son collège, nous approcherions comme des voleurs, le lendemain, de la terrasse de Malagar d'où parviendraient, argentines, les voix de ses petits-enfants, et nous chercherions, mélangeant comme à l'accoutumée, sans le moindre scrupule, les éléments biographiques et les œuvres, la vie et les livres, sur les larges trottoirs de banlieues lointaines, écrasées de soleil et désertes, le souvenir de Raymond Courrèges, de Maria Cross et des tristes tramways déglingués du Désert de l'Amour) le jour où il crut nécessaire, lui, si doux à l'ordinaire (mais d'insulter les pauvres achriens terrorisés de la province d'alors ne demandait pas un grand courage, et l'on avait la morale de son côté : les plus faibles pouvaient donc sans danger s'y aventurer, et leurs victimes n'avaient qu'à se taire, crainte d'un scandale croissant, ou de perdre leur place), de dire « Au revoir, Monsieur », en quittant le restaurant, près du Grand Théâtre de Louis, à la jeune femme aux cheveux courts, à la raie bien droite, vêtue d'un strict tailleur croisé aux fines rayures parallèles, qui avait pris notre commande, et avait veillé, avec la plus vigilante compétence, à la bonne marche de notre repas.
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Modifié par Renaud Camus 10/08/1978