Version provisoire de la première journée de Travers
, publiée dans le numéro 13 de la revue Digraphe
(Flammarion, décembre 1977), sous le titre Poussière d’Ange
.
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Samedi 20 mars 1976
Comme il était à peine plus de six heures, et le temps à la pluie, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.
Plus bas, le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses, étalait en ligne droite son eau couleur d’encre. Il y avait au milieu un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.
La voiture, une Renault blanche de type R16, immatriculée 93, c’est-à-dire dans la Seine-Saint-Denis, avait débouché de la rue de la Cerisaie. Lorsqu’elle fut arrivée à la Seine, elle obliqua vers la gauche, et suivit une assez large avenue de grand trafic où ont été tracées méticuleusement des bandes blanches régulières, tantôt continues, tantôt en pointillé, et qui domine un quai planté de quelques arbres. Malgré l’heure matinale, la circulation devenait rapidement plus dense, le courant de la voie expresse recevant bientôt celui qui venait de la rive gauche, par le pont qui prolonge le boulevard de la Gare.
Sur la banquette arrière du taxi, les trois hommes étaient d’autant plus serrés qu’ils portaient tous les trois des imperméables de serge, croisés, ceinturés, aux larges revers relevés contre leur visage, dont le haut était également dissimulé en partie par les bords rabattus de leurs chapeaux de feutre. Ils échangeaient des lettres, des documents et des graphiques de toutes sortes qui paraissaient illisibles, et des feuilles de papier quadrillé couvertes d’une écriture droite, régulière, qu’ils tiraient de serviettes de cuir noir, identiques, frappées d’initiales entrelacées, superposées, dédorées, difficiles à identifier: C.A.R., peut-être. Le regard de celui qui était le plus à gauche, pourtant, et dont les traits nous sont familiers pour avoir été reproduits une ou deux fois, sans doute, dans quelque magazine spécialisé, n’était pas sur la page qu’il tenait à la main, mais sur les longues allées droites, parallèles, des entrepôts de Bercy. Elles sont ponctuées, à distances régulières, par des arbres très élevés, d’essences communes, mais variées, où commençait à poindre, parfois, le vert très pâle, tendu et précaire, du feuillage nouveau. Les branches dépassent de loin les toits de petites constructions de planches, modestes et vermoulues, dont la peinture s’est pendillée, et même, par endroits, détachée, révélant alors d’autres couches plus anciennes, et quelquefois plus fraîches. Certains des rectangles du vieux lotissement sont vides, les bâtiments qu’ils portaient ont été détruits, et une végétation sauvage y a maintenant repris le dessus. Sur l’un de ces lots abandonnés, un vaste panneau, dressé de biais par rapport au quai surélevé, montre la silhouette uniformément noire d’un homme très grand, vêtu d’une longue cape aux plis amples, et d’un chapeau incliné à larges bords. Peut-être à cause de rapprochements flous, à demi conscients, avec des souvenirs vagues de films mélangés, de feuilletons de télévision ou de bandes dessinées, on imagine son visage en partie masqué. De belles lettres noires, étonnamment massives, sous ses pieds forment un seul mot, SANDEMAN. Plus loin un simple trait, droit, inscrit dans la pierre, indique les limites atteintes par les eaux lors de l’hiver 1910.
Les allées aux pavés inégaux, qui portent les noms des crus les plus illustres, et qui se croisent à angle droit, sont parcourues de rails rouillés, pour des chariots de longue date remisés. A chaque carrefour, de larges plaques rondes, qui servaient d’échangeur.
Des murs de mortier saillit quelquefois une faible tige de lilas, tandis qu’un figuier mort, ici ou là, s’accroche à un balcon branlant, ou bien fait encore treille sur un arceau de fer forgé. Tous les volets sont tirés, sauf lorsqu’ils sont tombés, comme c’est souvent le cas, ou bien lorsque les ouvertures sont barrées de planches et de poteaux en diagonale. Ces lieux vétustes, où le temps presque seul, depuis des lustres, a laissé sa trace, dégagent une étrange impression de vieille colonie, et semblent évoquer une ville tracée au carrée, jadis, par des voyageurs ensemble débarqués, exilés, voire déportés, le long du fleuve Maroni, ou bien dans des îles quelconques, Gorée ou même les Comores
*, par exemple. Mais les autres n’en ont pas cure.
Le taxi est engagé maintenant sur le boulevard périphérique, dont la moitié droite, seule visible, apparaît avec une grande profondeur. Les voitures que l’on aperçoit de dos, et qui le précèdent, ne semblent pas s’éloigner de la caméra, mais seulement osciller légèrement de gauche à droite, avec la grâce de biches dans un documentaire sur la vie sauvage. Toutefois le cadrage des ponts successifs, identiques, des passerelles qui défilent à vive allure, au contraire, a la rigueur glacée de certains plans de Melville.
En surimpression à ces images, qui donc paraissent plus ou moins fixes, grâce à la nature du travelling utilisé, apparaissent l’extrémité, en point diminué, de la manche d’un pull-over de laine, et une main dont les doigts repliés tiennent un stylographe de marque Parker, orné d’une flèche dorée. La plume est dorée également. Elle trace ce qui paraît être les lignes d’un générique: un nom à gauche, deux points, un nom à droite. Il ne s’agit pourtant ni d’acteurs ni de personnages qu’ils seraient censés interpréter, mais des diverses transpositions auxquelles on a dû se livrer pour passer d’une pseudo-réalité au romanesque, et vice versa. Les mêmes noms reviennent à plusieurs reprises, d’un côté ou de l’autre, mais ils sont pris chaque fois dans des combinaisons différentes, dont la quantité paraît infinie. L’écart créé par les substitutions, les passages, les échanges de toutes sortes qui d’évidence ont joué un rôle important, n’est donc pas constant, il varie sans cesse au contraire, disparaît quelquefois, et quelquefois devient si considérable que ce qui a pu sembler représenter un roman à clefs, voire une simple chronique journalière, constitue soudain une pure fiction dont chacune des parties serait aussi indépendante de toutes les autres que d’un réel dès lors parfaitement hypothétique.
Il est à peine plus de neuf heures. La Renault vert acier, vrai taxi ou non, est déjà parvenue à son apparente destination. Elle s’est garée malgré l’interdiction, devant l’une des entrées, celle que signale le mot DEPART, du bâtiment principal de l’aéroport du Bourget. L’un des deux hommes, celui qui porte un pardessus jaune croisé à larges revers, en faux poil de chameau, et qui doit être Paul, est d’abord descendu seul sous la marquise, et il a regardé longuement dans toutes les directions. L’autre est sorti ensuite par la portière opposée, et son regard a décrit également une circonférence complète, s’attachant particulièrement au parking, à ses bandes blanches régulières, aux longs cars garés là, de biais, et à une grosse américaine poussiéreuse, décapotée, une Buick, je crois, sur laquelle des doigts hâtifs ont tracé des mots et des dessins divers, sans doute pornographiques, difficiles à interpréter en tous cas. Puis, sur un signe d’accord de Bensaïd, une simple inclination de la tête, il a fait descendre enfin la jeune femme. Elle est vêtue seulement, malgré la soudaine fraîcheur, d’une robe à fleurs, légère, en toile imprimée, attachée sur le devant à la manière d’un tablier d’écolière, et qui ne dissimule en rien, mais au contraire souligne et semble désigner, les formes, pourtant particulièrement amples et bien dessinées, de ses seins et de ses cuisses. A peine a-t-elle mis pied à terre que Tony a d’ailleurs jeté sur ses épaules son pardessus beige en faux poil de chameau. Elle rejette alors en arrière, et à l’extérieur, d’un rapide mouvement de la main et d’un bref demi-tour de la nuque, la masse abondante de sa chevelure rousse, retenue en une lourde tresse torsadée par un anneau au fermoir d’argent en forme de croissant de lune. Les deux hommes, après avoir l’un et l’autre enfoncé un peu davantage leur chapeau sur leur front, ont pris chacun un bras de Laura, qu’ils semblent soutenir et entraîner. Celui qui lui tient le bras droit paraît surveiller toute l’étendue protégée par la marquise sur le côté gauche, et vice versa.Ils se dirigent vers les portes de verre, dont l’ouverture, on le sait, est automatique, grâce à un œil enregistreur dissimulé dans un poteau d’acier. Mais ils doivent encore s’arrêter un instant, avant qu’ils ne les atteignent, car l’un des talons de l’étrangère rousse semble s’être détaché, et elle se penche en avant pour le remettre en place tant bien que mal, non sans lancer un coup d’œil subreptice en arrière, dans la direction de la Buick blanche de Ben Saïd. Elle ne parvient pas au bout de sa tâche, toutefois, et c’est l’une de ses chaussures à la main qu’elle pénètre, pressée par ses deux compagnons, à l’intérieur de l’aérogare.
[Ici une longue description, particulièrement désordonnée, du grand hall du Bourget, des files d’attente devant les différents comptoirs, de la foule de toutes races et de toutes nationalités, que l’on peut y voir, des bagages frappés d’initiales indéfiniment répétées, etc. Des sections entières sont rayées, des ajouts emplissent les marges, de longs développements eux-mêmes interrompus, la plupart du temps, sont portés tout entier en travers de la page. ls sont le plus souvent illisibles ou incohérents. Sur trois feuillets successifs seulement, on ne relève pas moins de dix-neuf écritures différentes. — Est-il possible, avons-nous demandé à un expert en graphologie, de ramener ces dix-neuf mains à deux, de croire que deux scripteurs seulement aient pu produire un tel nombre de graphismes si variés ? — Non, non, c’est tout à fait invraisemblable. Il faudrait imaginer des faussaires de génie. Et d’ailleurs, si vous attribuez ces dix-neuf écritures à deux auteurs, il n’y aurait aucune raison de s’arrêter en si bon chemin, et de ne pas imaginer un auteur unique. Non, ça ne tient pas debout.
Toujours à propos du Bourget, par exemple, et parmi les quelques passages qu’il est possible de déchiffrer avec un minimum de certitude, il est longuement question du douanier, un jeune paysan normand, ou lorrain, rencontré dans une tasse, place Dupleix, et qui faisait là son service, comme douanier. Il était remarquable surtout par le quadrillage parfait que dessinaient les muscles, sur son ventre. Un astérisque renvoie, par le moyen d’une longue flèche au tracé compliqué, à une note qui précise alors que la dernière fois que ce garçon a été vu, c’était au bar Orphée, avant-hier soir, jeudi 13 mai : il dansait frénétiquement, et très bien, seul au milieu de la piste. A cette note, encerclée au crayon feutre vert, se rattachent à leur tour trois appendices. Le premier est raccroché précisément, toujours au moyen d’un trait fléché, à la mention de la date, elle-même entourée à l’encre noire, et il indique qu’il s’agit de la Sainte-Rolande. Les deux autres semblent concerner l’ensemble du passage ajouté, et ils sont reliés seulement, l’un par le haut, l’autre par le bas, à la ligne verte aux contours irréguliers.Selon celui qui occupe l’angle supérieur droit de la page, le douanier, Martial Roussel, n’aurait jamais été un jeune paysan: de ses origines, on ne sait rien, sinon qu’il habitait Colombes ou les Lilas ; il est aujourd’hui représentant de commerce, ou démarcheur, pour une marque étrangère de bicyclettes. Quant à celui qui occupe tout le bas de la page, et remonte aussi sur le côté inférieur droit, il pose la question: de quel bar Orphée s’agit-il ? Si de celui qui est vers la place Saint-Georges, dans le IXe arrondissement, il n’a pas de piste de danse, il suffit de visiter ses étroites caves pour s’en rendre compte. Il existe en revanche un autre établissement, deux ou trois portes plus haut dans la même me, où effectivement l’on peut danser. Peut-être est-ce une annexe, peut-être est-il tout à fait indépendant, ce qui est certain c’est qu’il porte un autre nom. Un néon y signale, à l’entrée, jeans et cuir de rigueur.
Il est fait mention également d’un président du conseil radical, accompagné des deux principaux responsables de la politique étrangère de la France, l’un d’entre eux n’étant autre que Léger. De l’avion qui les ramène à Paris, après une conférence au cours de laquelle les alliés tchèques ont été abandonnés à leur sort, ils peuvent voir, autour du champ d’atterrissage, une foule immense. Le Président est mort de peur. Ils vont nous massacrer. Effectivement, lorsqu’il apparaît sur la passerelle, une multitude d’hommes et de femmes rompt les barrages de police et se précipite vers lui. Mais c’est pour l’acclamer, lui offrir des fleurs, lui présenter des enfants. Revenu de son erreur, il se penche vers Léger et lui glisse : — Les cons !
Enfin, le plus long de ces développements à peu près déchiffrables concerne le plafond du hall principal de l’aérogare. Il dissimule aux regards, de partout, ou presque, l’armature ancienne de la très longue pièce, et tout un jeu de galeries superposées, formant balcon autour d’elle, avec une abondante décoration, des- années trente, dont les motifs sont autant d’allusions à l’aventure aérienne. Aussitôt qu’un style cesse d’être simplement démodé, en France, dès que ses caractéristiques, et ses beautés éventuelles, peuvent être perçues à nouveau, dans la fraîcheur d’une perspective autre, qui les détache du naturel pour les donner à contempler de façon historique, déjà, on commence à en détruire tous les vestiges, ou à tout le moins à les cacher (…) Jusqu’à: le plafond bas, depuis trente ans, fonctionne comme signe de la modernité
*.
Lorsque nous retrouvons enfin avec certitude nos trois voyageurs, dans la confusion et le désordre général dont on ne saurait donner qu’une faible idée, sauf à les mimer tout à fait, et à les introduire dans le texte lui-même, ]
ils sont en train de passer par les petits couloirs de contre-plaqué aménagés pour faciliter le contrôle des identités.
— Ralph Johnson, c’est un drôle de nom pour un portugais de Macao…
Mais ce n’est probablement pas, contrairement à ce que l’on aurait pu croire tout d’abord, à l’un ni à l’autre des deux hommes qui accompagnent la jeune femme que le douanier a adressé cette phrase. De toute façon, sa voix est parfaitement indifférente, détachée de ce qu’elle raconte, comme s’il se parlait à lui-même d’une très vieille histoire, dont il connaîtrait à l’avance chaque syllabe, chaque hésitation, et dont il se demanderait seulement s’il y a quelque intérêt à la reprendre une fois de plus. Pourtant, lorsqu’arrive le tour de Lauren, et qu’après avoir feuilleté distraitement son passeport il relève automatiquement les yeux vers elle, il ne peut dissimuler un choc. Il cherche ses mots. Elle sourit.
— Vous devriez faire mettre sur votre passeport une photographie qui vous ressemble davantage, dit-il finalement. Mais il est évident qu’il entend la phrase comme un hommage. L’étrangère rousse sourit de plus en plus. Denis, cependant, fait tout ce qu’il peut pour abréger cette petite scène. Un flirt avec un douanier, c’est bien la dernière chose dont nous ayons besoin.
— Pavot blanc, chanvre indien, angel dust ? C’est lui qui sourit maintenant. Héroïne ?
C’est d’ailleurs un beau garçon, mince, musclé, et très jeune. Il doit seulement faire ici son service, et il ne paraît pas prendre ses fonctions très au sérieux. Quant à Dora, elle porte maintenant au bras l’imperméable que Serge lui a passé tout à l’heure. Ses formes abondantes, presque exagérées, qui rappellent certaines illustres actrices italiennes, Sophia Loren par exemple, semblent à la veille de faire craquer sa petite robe légère, imprimée, croisée sur le devant et retenue aux hanches par de simples agraphes. Une fois qu’elle s’est éloignée, entraînant Antoine et Tony dans son sillage, le jeune douanier, qui l’a suivie des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse tout à fait, se contente de s’assurer, machinalement, que les autres voyageurs ont bien un passeport. Il ouvre à peine les documents qu’on lui présente, et il ne vérifie pas que les visages des titulaires sont bien conformes à leur photographie.
Une longue attente commence ensuite. Nous sommes assis tous les deux sur des banquettes de faux cuir, perpendiculaires aux doubles baies vitrées qui regardent les pistes. C’est l’inconvénient de ces voyages en charter, on ne doit jamais prendre au pied de la lettre les horaires indiqués.
— Oui, mais les contrôles sont beaucoup moins sévères.
Un garçon brun aux yeux noirs, qui fume des Player’s et que je connais vaguement de vue, vient dire bonjour à Nora, qui me le présente.
— Ramon de Castro, mon mari.
Il doit voyager sur le même vol que nous, et donc rentrer à Paris le même jour, dans trois semaines.
— Et qui c’est celui-là, je vous prie ?
— Oh, tu ne connais que lui, tu me demandes ça chaque fois qu’on le voit, il est toujours fourré chez Régine.
— Ramon, c’est un drôle de nom pour un portugais…
— C’est lui le héros, enfin, si l’on peut dire, de cette fameuse histoire de vente aux enchères, tu sais, que Me Normand avait organisée chez lui, place des Etats-Unis, il y a deux ou trois ans, pour quelques participants triés sur le volet: neuf ou dix, pas davantage. Malgré les efforts de Marie-Laure de La Roche, il avait été enlevé par un industriel argentin absolument pas possible, qui l’a aussitôt emmené faire le tour du monde sur son voilier. Cannes, Capri, Corfou, Pord-Saïd, Aden, Colombo, etc. Il est toujours avec lui, je crois, mais alors je ne comprends pas pourquoi il…
Mais elle n’achève pas sa phrase, et se replonge dans les Mots et les Choses. Je reprends également la lecture de La vie secrète de Walter Mitty. Quant à Renaud, un vieil homme chauve qui porte des lunettes cerclées d’acier, il n’a pas levé le nez, depuis deux heures, d’un livre dont le titre manque, la partie supérieure de la couverture, où il devait figurer, ayant été déchirée en travers et arrachée, volontairement ou non. Toutefois le nom de l’auteur, Bob Grillé, et les couleurs à la fois vives et plates de la scène de viol, ou de torture, représentée dans la partie inférieure, indiquent clairement le genre d’ouvrage dont il s’agit.
— M. Travers, passager à destination de Rio sur le vol Varig 931
* est prié de se présenter au comptoir numéro 7.
L’annonce est émise à de nombreuses reprises, et à des intervalles réguliers, en français et en anglais, par les haut-parleurs. Mais les interférences qui immédiatement s’établissent entre les diverses sources sonores, l’écho que la haute verrière répercute, déforment complètement les paroles du speaker, qui d’ailleurs prononce différemment les noms propres selon qu’il s’exprime dans une langue ou dans l’autre.
En face des sièges où est assis le couple de jeunes mariés, sont installés, sur une double banquette à dossier médian, onze étrangers aux formes massives. Ils ont tous, apparemment, entre dix-neuf et trente-trois ans, sauf l’un d’entre eux, qui est nettement plus âgé, et qui doit être leur entraîneur. Il semble s’agir, en effet, de joueurs de football, tchèques peut-être, ou plutôt roumains, mais l’on distingue mal les paroles qu’ils échangent. Tous, ou presque tous, portent la barbe taillée en collier, ce qui a toujours suscité chez moi les mêmes réserves que celles dont fait état, dans une de ses lettres
*, le maître de Croisset: c’est une des choses, dit-il, qui lui font juger les hommes « à première vue », comme la haine du bordel, l’admiration de Béranger, et je ne sais plus quoi d’autre encore. Mais les barbes taillées sont animées d’une étrange fièvre, dont l’intensité va croissant jusqu’à ce que leur mentor, qu’ils appellent Virag, un vieil homme à l’air stéréotypé, sans vie réelle, qui porte des lunettes cerclées d’acier, ne se lève et ne s’absente un moment. Avant même son retour, une nouvelle annonce, prononcée de la même façon indifférente et détachée, avec les mêmes inflexions de la voix, alterne avec la précédente.
— M. Roman Verratski, passager à destination de Sofia sur le vol Balkan 139, est prié de se présenter au comptoir numéro 9.
— Roman, c’est un drôle de nom pour un Roumain…
— Oui, mais ils ne sont pas roumains, ils…
La Loren a aussitôt commencé à imaginer toute une histoire de réseau international. Elle voit déjà le jeune transfuge, qui ne serait autre, d’ailleurs, qu’un fils naturel du roi Boris, installé à Rio sous une fausse identité. Et de fait, si l’on considère les voyageurs présents dans la salle selon cette perspective, la plupart paraissent confirmer d’emblée l’hypothèse que quelque chose se passe, sans qu’on sache exactement quoi, par leur air artificiel et emprunté, plein de duplicité, ou au contraire naturel à l’excès.
— Mais il faudrait qu’il ait au moins trente-trois ans, dans ce cas.
— Et alors ? Il y en a d’autres.
Mais Dino, fidèle à son personnage, désireux, comme toujours, de ramener à de plus justes proportions les récits des femmes, de gommer leur caractère romanesque au profit de l’interprétation la plus terre-à-terre des faits, pense que le joueur polonais est seulement allé pisser. Ou bien le douanier, tu as vu comment il regardait Denis, tout à l’heure, aura voulu l’examiner plus en détail. Il est sans doute en train de se faire enfiler comme une reine, et il va se ramener comme une fleur. Cette phrase n’est d’ailleurs même pas achevée qu’un garçon très jeune, très blond, dont les cheveux très abondants sont séparés par une longue raie au milieu du crâne, a rejoint le groupe des barbes taillées, qui maintenant au complet se dirige à la file indienne, non sans au passage un grand échange de tapes dans le dos, de coups de poings et de cris de colère, peut-être feinte, vers les pistes d’envol, à travers une porte de verre marquée, par des lettres amovibles, CHARTER 391 LUBLIN.Les deux avis de recherche n’en continuent pas moins de se répéter interminablement, en alternance, ni Sophie et Norma d’élaborer des intrigues de plus en plus compliquées à mesure qu’elles doivent les modifier pour tenir compte des derniers événements survenus. L’annonce même de leur propre départ, enfin transmise après trois heures d’attente, — il est maintenant trois heures de l’après-midi ou presque — n’interrompt pas leurs fabulations, et Raymond, dont le chapeau de feutre dissimule à nouveau la moitié du visage, a toutes les peines du monde à les entraîner.
[Du vol lui-même, ils n’essaient pas de transcrire quoi que ce soit, faute de place et crainte de lasser la patience d’un éventuel lecteur. La graphorrhée des anonymes scripteurs atteint un degré tel à son sujet, et le désordre s’ensuivant indescriptible, que ces pages sont dans l’ensemble impossibles à décrypter. La situation se complique encore du fait que de nombreuses notes, commentaires, impressions, citations, simples recopiages peut-être, ont été portées non pas sur les grands cahiers déjà décrits, mais sur de petits carnets rouges, et au crayon, de sorte qu’elles sont aujourd’hui presque effacées.
Les deux femmes lisaient respectivement Roderick Hudson et John Barth, puis un Drame dans le Monde et l’Aviso Ville-d’Is. L’un des deux hommes un numéro de Cambio 16 puis Arcane 17, l’autre Le Parc puis the Roman Villa, de John Percival. Trois d’entre eux arboraient en plus le casque de faux cuir des écouteurs individuels, et suivaient avec plus ou moins d’attention un programme composé des morceaux les plus éculés du répertoire classique, depuis le premier des concerti des Quatre Saisons, dirigé par Sir Neville Mariner, à la tête de l’Académie de Saint-Martin-des-Champs, jusqu’à la Casta Diva de Norma.
La traversée est calme et sereine.
Le printemps, cette année-là, parut à Dina faire son entrée avec une douceur plus subtile, plus de grâce, plus d’invention dans les formes et les couleurs, plus de drôlerie aussi, plus de chaleureuse malice que jamais auparavant. Elle qui avait souffert, sans le savoir, des mois durant, des toits trop neufs d’une maison nouvelle, qui s’accordaient mal avec le reste du village, ou de la cheminée de la scierie dans la vallée, entre les arbres, lorsqu’à présent elle ouvrait sa fenêtre, le matin, elle n’apercevait plus rien de laid. C’était au contraire, entre tous les plans bien tranchés du profond paysage, à l’infini, dans l’air léger et déjà caressant d’un jour de mars exceptionnellement ensoleillé, une harmonie exquise, à quoi concouraient, avec la nature entière, toutes les marques de la présence et du travail de l’homme, et qui semblait sourire à peine de sa propre perfection.
Les premières heures de la traversée sont calmes et superbes. On survole une étendue blanche, plate, comme avec la main. C’est seulement lorsqu’un trou, dans l’épaisseur des nuages, permet d’apercevoir les terres qu’un débat animé s’engage entre nous. Le pays ni les côtes ne semblent conformes aux cartes, et les interprétations divergent quant à notre position exacte. La banquise dans la baie James ? Ce sont les îles Jumelles. Eugène
*
Denis, libéré de la veille, m’attendait seul, juste après le poste de douane. Nous nous sommes embrassés en riant, nous ne pouvions plus nous arrêter de rire. Pourtant, il était tout à fait calme. Dans ces premiers moments, aucune de ces phrases étranges, sans le moindre rapport, semble-t-il, avec le contexte, qui m’avaient fait si peur lors de notre dernière rencontre. Seul vestige, peut-être, de son état d’alors, et de ses propres craintes, sans doute, un soin exagéré, au contraire, à effectuer les liaisons, à s’assurer qu’il est clair, et qu’on peut le suivre aisément. Physiquement, bien entendu, il est toujours exactement semblable à lui-même, jusque dans sa tenue: il portait même le pull-over de tennis à grosses tresses blanches, au col en V, vert, ou peut-être turquoise, que nous avons acheté ensemble au Printemps, il y a des années et des années. Sa mine est excellente, il paraît même bronzé.
Un ami à lui, qu’il m’a présenté sous le nom de Duane Marcus, l’avait accompagné. Discrétion ou crainte des contraventions, il était resté dans sa voiture, une grosse Ford blanche aux chromes parfaitement polis. Nous nous sommes installés à ses côtés sur la banquette avant, et nous sommes partis tous les trois, très gais. Au milieu du grand cimetière de Queen’s, que traverse l’autoroute, comme on sait, et tandis qu’il observait une fois de plus le profil de la ville, tel que de cet angle il se découpait sur le ciel blanc du soir, avec les nouvelles tours jumelles du World Trade Center, un peu triste j’observais Marc, et combien il avait changé: des lignes divergentes se sont creusées des ailes de son nez jusqu’à la commissure de ses lèvres, les cernes de ses yeux se sont accentués, son regard vert s’est un peu voilé. Mais il fallait faire vite pour arriver à temps au vernissage de l’exposition de G. & G. Heureusement, c’était en sens inverse que la circulation était la plus dense.
La grosse Buick blanche s’est donc arrêtée très brusquement, dans W. Broadway, et à peine garée le long du trottoir devant l’immeuble désormais bien connu des amateurs que se partagent, étage par étage, quatre galeries d’art contemporain
*. Les trois jeunes gens, négligeant l’ascenseur, ont gravi quatre à quatre, jusqu’au troisième étage, un escalier parfaitement droit qui s’enfonce plus profondément dans la maison à chaque palier, à chaque marche. Ils ont dû frapper fortement sur la porte, à plusieurs reprises, avant de se faire ouvrir par une jeune femme brune, vêtue seulement d’une petite robe de toile imprimée, croisée sur le devant et attachée aux hanches par de simples agraphes. Elle a embrassé l’un d’entre eux, puis s’est fait présenter le second, et les a fait entrer tous les deux.
Les lieux paraissaient déserts. Antoine, qui ne les connaissait pas, a été surpris par leur volume, et il a aimé les planchers aux longues lignes droites, clairs, bien cirés, comme neufs. Aux murs des deux premières salles étaient accrochés les Dead Boards qui donnaient leur titre à l’exposition. Intitulées sculptures, ce sont des compositions photographiques de forme simple, faites de quatre ou seize éléments rectangulaires de taille égale. Ces éléments séparés, entourés chacun d’une bande noire, sont agencés régulièrement, d’une façon qui n’est pas exactement continue et offre ainsi à l’œil les découpes étroites, blanches, se croisant à angle droit, de la cloison. Certains montrent seulement un détail d’un plancher ancien, vétuste, mal équarri, profondément entaillé, dont telle ou telle section, sans doute particulièrement vermoulue, a été jadis remplacée tant bien que mal, selon une disposition différente et passablement grossière, où le temps a de nouveau laissé sa trace. D’autres représentent, avec plus de recul, les parois et les coins d’une pièce parfaitement vide, assez vaste, assez sombre, dont les panneaux de boiseries sont dans le même état, à peu près, que les planches du sol. Certains, enfin, les plus nombreux, laissent voir le buste ou la silhouette des artistes eux-mêmes, dans des poses à la fois simples et artificielles, soit qu’ils paraissent scruter les nodosités du bois, soit qu’ils se tiennent près d’une fenêtre et regardent l’objectif, ou bien tout à fait dans le vide. Dans chaque panneau, l’un des éléments porte en surimpression les mots Dead Boards, puis, outre une indication de date et une adresse à Londres, les signatures des auteurs, dans un ordre soumis à permutation de part et d’autre de leur emblème, qui reproduit, comme font les fournisseurs officiels de la Cour sur leurs boîtes de thé, par exemple, celui de la famille royale d’Angleterre. Une grande symétrie quant à la nature des images, l’intensité, l’origine et l’orientation de la lumière, ou les attitudes des personnages, a présidé à l’agencement de chaque panneau et concourt à l’aspect monumental des plus grands.
Toujours précédés de Bart, le jeune homme blond qui les a fait entrer, et traversant une troisième pièce aussi vaste que les deux premières, mais dont les murs mêmes sont vides, les deux Parisiens atteignent une double porte qui fait communiquer la partie publique de la galerie avec des pièces de dimensions beaucoup plus réduites où sont installés les bureaux. S’y tiennent tous ceux qui à des titres divers travaillent là, Illeana, Michael, Antonio, la fille de tout à l’heure et Arnold, ce garçon barbu qui chantait si bien Printemps qui commence, un été, à Capri, dans une loggia en arcades tournée vers le large, d’une voix de fausset singulièrement ample, et en imitant tour à tour diverses interprétations célèbres. Ils entourent les artistes, exactement semblables à eux-mêmes, bien entendu, et vêtus, comme toujours, de costumes gris presque identiques, droits, un peu étriqués, aux revers étroits, et de chemises de nylon blanc. Leurs cravates à chacun sont de même matière et de même fabrication, mais leurs couleurs et leurs motifs sont différents. Celle de Georges, par exemple, est rouge. Divers monuments illustres y sont représentés. On croit d’abord qu’ils sont innombrables, mais il s’avère, après vérification, que ce n’est pas le cas, les mêmes revenant à plusieurs reprises.
Les deux Anglais
* paraissent détendus, après une journée où ils ont vu défiler tout le monde de l’Art new-yorkais. Ils accueillent avec chaleur les voyageurs. Si parfaitement à l’aise, pourtant, qu’ils soient dans leur personnage, aucune de leurs attitudes, de leurs paroles, ne pourrait être taxée de naturelle.Chacun connaît son rôle par cœur. Les mots, les gestes se succèdent d’une manière souple, continue, s’enchaînent sans à-coups les uns aux autres, comme les éléments nécessaires d’une machinerie bien huilée. Rien qui ne fasse partie de leur travail. Toujours entre guillemets, ils sont de bout en bout, héroïquement, sans faille, une seule interminable citation, et capables de ramener à leur système, d’assimiler, tous les incidents imprévus, tous les inévitables décrochages, sans que jamais n’affleure une vaine expression.
— Tu les as déjà vus ivres ?
— Oui, mais jamais au point qu’ils perdent leur maîtrise, qu’ils sortent d’eux-mêmes, qu’ils cessent d’être leurs propres sculptures.
— C’est pour ça qu’ils refusent toujours toutes les drogues. Je me demande ce qui arriverait s’ils manquaient être renversés par une voiture, si une tonne de brique s’écrasait juste à côté d’eux.
— Nous avions rendez-vous avec la fin d’un âge.
— Je me souviens les avoir vu se débattre avec des marins furieux, du côté de Greenwich, avec un déménageur, un vrai géant, dans un bar de travestis, à Battersea, qui voulait en réduire un en poussière parce qu’il l’avait bousculé en dansant. Ils auraient pu aussi bien se faire tuer, ou prendre un coup de couteau entre les côtes. Mais il en faut plus pour les démonter.
— Au fond, ce que vous admirez tant, tous les deux, c’est tout simplement une tradition très anglaise de…
— D’ailleurs ils s’entendent très bien avec tout le monde, dans l’ensemble. C’est même un de leurs traits les plus extraordinaires. Non, moi, ce que je voudrais savoir, c’est si, quand ils se retrouvent seuls, en fin de journée, ils poussent un grand soupir de soulagement, et retirent leurs masques…
Nous avions été invités à dîner dans un restaurant chinois de University Place. Comme nous n’avions pas la clef de l’appartement de Dina, chez qui nous devions loger, et ne savions comment nous mettre en rapport avec elle, Mark nous a proposé, à Duane et à moi, de passer d’abord chez lui, d’y prendre un verre, une douche, un joint éventuellement. De nouveau à bord de sa voiture, nous roulions donc dans la direction de Greenwich Village, où il habite.
— C’est comme leur costume. Ils réussissent le tour de force d’échapper au code sans tomber en aucune façon dans l’un des contre-codes institués. Car enfin, on ne peut vraiment pas dire qu’ils soient rétros, par exemple. Non, l’écart avec la normale, sur ce point, est infime.Leur tenue n’est pas commune pour des artistes d’avant-garde, c’est vrai, mais elle n’étonnerait guère chez le sous-titulaire du rayon de lingerie féminine dans une espèce de Bon Marché de Manchester, de Reading ou de York. Dans la rue, elle ne surprend personne, et personne ne songe à y voir le lieu d’un travail quelconque. Elle semble un peu démodée, mais certes pas excentrique.
La maison de Markus comporte trois étages comme toutes ses voisines (qui constituent, un mètre environ plus avant, l’alignement général de la rue), mais elle doit être de construction moins ancienne; elle est en effet la seule à ne pas se trouver pourvue de ces escaliers de secours qui tracent sur les flancs et les façades mêmes, des Z superposés, indéfiniment répétés.
— Oui, c’est ça le grand art, reprit Arno, flirter au plus près possible avec ce qu’il s’agit précisément d’éviter à tout prix, mettons le pseudo-naturel : au lieu d’accentuer l’écart, le réduire au minimum, quitte à ce qu’il devienne imperceptible à la plupart. Il y faut beaucoup de force d’âme, et se résoudre à n’être jamais là où les autres croient vous situer, c’est-à-dire à errer sans terme.
— Mais au contraire, ils ne changent jamais.
— C’est leur génie. Sans bouger eux-mêmes, ils tiennent à distance, sans cesse variable, tout commentaire que l’on pourrait émettre à leur sujet. Et c’est pour cela que
La pièce est presque vide, blanche, assez sombre. Dans le cadre du miroir est passée une carte postale en couleurs, reproduction d’une toile classique. Un homme et une femme, nus, sont installés parmi de très abondants feuillages. La femme désigne de sa main tendue, dans un arbre, un danger sûrement, ou bien une chose, au contraire, merveilleuse. Un vieillard aux cheveux blancs, vêtu de blanc, étendu sur un nuage étonnamment sombre dans le ciel édénique, surveille probablement la scène, bien qu’il soit disposé, dans le tableau, sur un plan plus profond qu’elle, et paraisse lui tourner le dos. Diane est allongée, la tête rejetée en arrière, sur un énorme coussin de cuir noir, qui n’a d’autres formes que celles que lui imprime son corps. Les jambes croisées, elle se peint les ongles. Un verre de gin à moitié plein encore, et où flotte de la glace, est posé près d’elle. On entend un bruit d’eau qui coule, non sans d’infinis tremblements de conduits. Dany est passé dans sa chambre. Il en revient avec de minuscules feuilles de papier blanc, presque transparentes, et, dans la paume de l’autre main, quelque chose de précieux, semble-t-il, mais que l’on ne voit pas.
— Autant et plus qu’Andy, ils sont une formidable machine à faire dire aux gens des conneries, et aux critiques en particulier. Dès qu’un discours à leur sujet commence à croire un peu en lui-même, à devenir discours, si tu veux (il relève de la main la mèche blonde qui lui barre le front) il devient faux, et même pas faux, c’est encore trop dire, faussé, forcé, bête en tous cas. Je me souviens d’un soir à
— Ce sont vraiment les fonds de tiroir: l’art d’accommoder les restes. Je ne sais pas trop ce que ça va donner.
— Londres, c’était après un vernissage, comme aujourd’hui, chez Nigel Greenwood, tu sais. Ils étaient là, donc, il y avait deux ou trois autres artistes, nous, les gens de la galerie, et, quelques filles du monde, comme on n’en voit que là-bas, la fille du gouverneur de la Banque d’Angleterre, par exemple, ou quelque chose comme cela.
— Je sais. J’ai vu. Nul n’en convienne !
Elle aligne au milieu de l’une des petites feuilles ce qu’elle retire à mesure de sa paume droite, puis passe la langue sur l’une des extrémités du papier, et d’un seul mouvement rapide du pouce et de l’index, l’enroule. Ceci à deux ou trois reprises. Arnault est revenu dans la pièce, complètement nu. Quelques gouttes ruissellent encore de ses boucles en désordre, tracent sur ses muscles des canaux convergents, brillants. Il rit. Elle lui tend le premier des joints qu’elle a rangés parallèlement sur la table de verre. Il en tire une longue bouffée, profonde, et le passe à Carl. Ils ont commencé par arrêter, pratiquement de force, une gigantesque voiture noire, et ils nous ont fait conduire par elle, comme s’il s’agissait d’un taxi, jusqu’à une espèce de pub moderne, enfin, fin des années cinquante, peut-être, Mick’s, ou Mix, ou un nom de ce genre, crasseux au possible, dans un quartier à moitié en ruine, à l’autre bout de la Cité. Une bande de demi-clochards, des hommes sales aux yeux rouges, bouffis, des femmes aux coudes écartés, les mains dans les cheveux en désordre, étaient affalés là, devant des tables de formica. Le second des petits cylindres blancs circule déjà avant que le premier ne soit tout à fait consommé. Et ils voient débarquer d’une Rolls, tandis qu’un type en livrée, qui ne comprend rien à ce qui se passe, tient la portière, neuf ou dix jeunes bourgeois à moitié ivres, ou complètement stoned, qui s’attablent parmi eux et se passent des sandwiches rances et de la bière plate. Nous étions tous très mal à l’aise
*. Mais qu’est-ce qu’on peut dire de tout ça ?
— Il y a longtemps que je n’ai pas eu une herbe pareille.
— Se lancer dans une envolée moralisatrice, ou parapolitique, cruel de se servir de ces malheureux, etc. ?
— Et tout n’était que règne et confins de lueurs.
— Mais en fait cette incursion semblait plutôt les distraire, et ils avaient avec ses organisateurs des conversations très animées.
— Bon, dis, chéri, je crois qu’il serait temps…
— C’est ça, la mission des riches, c’est de distraire les pauvres avec leurs excentricités, de leur donner de rêver !
— Mais tu crois que tu vas pouvoir conduire dans cet état-là ?
— Oh, écoute, tu ne vas pas commencer à nous gâcher la soirée avec tes théories.
— Qui donc en toi toujours s’aliène et se renie ?
— Bien sûr, ça ne me fait aucun effet, votre truc.
De la maison de Denis jusqu’au restaurant désigné, il n’y avait pas loin. Ils auraient pu marcher. Ils prirent au contraire la voiture et empruntèrent, pour couvrir cette courte distance, un trajet d’une telle complication qu’elle se trouva multipliée par dix, ou même davantage. Tout un itinéraire impassible, fait de décrochages, de glissements progressifs, de diagonales, de cheminements brisés.Le voyage de noces en bateau les mène aux Caraïbes. Pourquoi dépassèrent-ils la grande bibliothèque publique, à l’angle de la quarante-deuxième rue ? Pourquoi ont-ils longé Central Park ? Que faisaient-ils dans Columbus Circle ? Comment sont-ils arrivés à Time Square ? On donne un film sur l’extermination des Indiens. De hautes maisons ne servent plus, on dirait, qu’à supporter des lettres gigantesques, de toutes les formes, de toutes les couleurs. Il fait nuit. Sur un panneau lumineux, des caractères faits de petits points blancs se succèdent, serrés, égaux, étonnamment réguliers. Le début des phrases a disparu quand s’allume leur fin.C’est un grand discours déchaîné, ininterrompu, sans suite. Passé et futur se confondent, se mélangent, dans un présent perpétuel et suspendu. Je suis dans mon enfance encore, et déjà dans des années d’ici. La lumière est celle de l’éternité. Tous les livres n’en font plus qu’un, et il s’échange avec le monde. Les phrases sont des personnages, les personnages sont des noms, le réel est une clausule d’érudition à un seul gigantesque texte sans césure, d’une cohérence échevelée, où s’offrent de merveilleux transits à travers l’espace et le temps. Sur les terres mêmes du génie, le bête à son empire, le laid à ses provinces, l’erreur dresse ses monuments et le faux ses musées. Je t’aime. Dans une virgule du Passage, de Reverzy, page 133, on voit entre les jambes magnifiques d’une jeune femme (la robe arrive un peu en dessous du genou), qui marche le long d’une avenue écrasée de soleil, à Adrogué, 12 décembre 1936, et à travers la grille d’un soupirail, le visage d’un enfant blond, accroupi, plein de tristesse, au bord du petit bassin de rocaille d’un jardin silencieux, à Agen, 9 juillet 1961.
— Mais qu’est-ce qu’elle a mis dans ses joints, ce n’est pas possible ? Colombienne ou pas, ce n’était pas de la Marie-Jeanne, n’est-ce pas ?
— Non, non. Poussière d’ange:
LES FORMES CHANGEAIENT AVANT QU’ILS AIENT TROUVÉ LES NOMS. C’EST SUR « L’AMOR MATRIS », GÉNITIF ET SUBJECTIF, ET PEUT-ÊTRE LA SEULE CHOSE VRAIE DANS LA VIE, QUE DIEU PEUT BRANCHER SON CHANTAGE. TOUTEFOIS MARIETTE DANS SON ABECEDARIO DIT L’ARCHITECTURE DE LEMAIRE. THERE WOULD HAVE BEEN A TIME FOR SUCH A WORD. LES PARENTS D’UNE DOUZAINE DE PRISONNIERS POLITIQUES ONT DÉNONCÉ AUPRÈS DU PRÉSIDENT DE LA COUR SUPRÊME LES PRESSIONS FAITES AUPRÈS DES DÉTENUS PAR DES FONCTIONNAIRES DE LA DINA, LA POLICE SECRÈTE DU RÉGIME, POUR QU’ILS SIGNENT UN CONTRAT D’ENGAGEMENT AVEC CE SERVICE. NOUS Y JOINDRONS LE TÉMOIGNAGE ENTHOUSIASTE DE MILLIERS DE COUPLES ÉTONNÉS DE LEUR BONHEUR. O PLANTADOR DE NAUS
A HAVER. PARMI LES NOTES QUI SERVENT AU DÉVELOPPEMENT DU TEXTE, ROUSSEL A INSÉRÉ UNE LISTE DES HOMMES DISTINGUÉS QUE LE BOCAGE A PRODUITS. IL ALLUMA SA CIGARETTE, ET ME DIT D’UN AIR DÉDAIGNEUX : NE FAIS DONC PAS AINSI LA BÊTE, A PRENDRE L’AMOUR AU SÉRIEUX. UN SYSTÈME D’ÉCHOS ET D’ACCORDS D’AUTANT PLUS LANCINANTS QU’ILS NE TROUVENT PAS DE RÉSOLUTION VÉRITABLE IMPOSE PEU A PEU L’IDÉE QUE TOUS CES NOMS SE DOIVENT COMBINER COMME SUR UNE GRILLE DE MOTS CROISÉS. ΦΘΕΓΞΟΜΑΙ ΟΙΣ ΘΕΜΙΣΕΣΤΙ. JE CROIS A LA RADICALE INNOCENCE DU SEXE. DE BORDURIE ? CE BORIS EST BORDURE ! L’ARC A NOM LA VIE ET SON EFFET EST LA MORT. IL EST FOU, IL EST LA FABLE DE TOUS LES JEUNES CNIDIENS. ES WANDELT NIEMAND UNBERSTRAFT UNTER PALMEN. QUE LES FAUSSES DÉFINITIONS DE L’ARGENT PEUVENT SE DIVISER EN DEUX GROUPES PRINCIPAUX. AH, DANS L’AIR PUR DU SOIR, DE QUELS RAYONS SE VÊTAIT MA JOIE ! CE N’EST PAS POUR RIEN QUE LES RITES ARCHAIQUES DE PÉRIODICITÉ FIGURENT CELLE-CI SOUS LA FORME D’UN INCESTE ENTRE MÈRE ET FILS. SOMEONE HAS REMARKED TO ME THAT G AND G WERE GETTING SO TERRIBLY EXISTANTIAL, WEREN’T THEY ? EN FAIT DE SOUTIEN-GORGE, ELLE NE TOLÉRAIT QUE LES MODÈLES LES PLUS RÉDUITS, QUI TIENNENT LE SEIN PAR-DESSOUS SANS LE CACHER ENTIÈREMENT, ET LAISSANT AUTANT QUE POSSIBLE LA POINTE DÉCOUVERTE. L’ENNUI CHERCHE SON OMBRE AU ROYAUME D’ARSACE. CERTAINS DE CES ARTISANS SONT D’AILLEURS DE VERITABLES ARTISTES. 19 ANS, EFFÉMINÉ, J’AIMERAIS ME FAIRE TRAVERSER PAR DES BITES DE NÈGRES, NOIRS AMÉRICAINS S’ABSTENIR. JE CROIS QUE LORSQU’ON ÉCRIT, IL Y A UN SILENCE INTENSE, MULTIPLIÉ, DU « DIRE » ET SURTOUT DU « VOULOIR ». QUANT AUX BIENS DE SES ENFANTS, LE PÈRE NON SEULEMENT LES GÈRE, MAIS EN DISPOSE, ET CE JUSQU’A LA MAJORITÉ DE L’ENFANT, SI BIEN QUE L’ON PEUT DISTINGUER EN DROIT CORANIQUE DEUX MAJORITÉS DÉNOMMÉES L’UNE SOMATIQUE, L’AUTRE CHRÉMATIQUE PAR LE DOYEN MORAND. LA PAUVRE, ELLE EST TELLEMENT DEUXIÈME DEGRÉ, NON ? IL FORÇAIT SA FEMME A SUBIR TOUS LES CAPRICES DE SES AMIS. SEGUI PUR CO’L PLETTR’ AURATO D’ADDOLCIR L’ARIA IN SI BEATO GIORNO. AILLEURS ON NOTERA DE VIOLENTS ORAGES ET DES AVERSES ÉPARSES, QUI SERONT TOUTEFOIS PLUS ABONDANTES SUR TOUT LE LITTORAL DE LA PRESQU’ILE ET SUR LES VERSANTS SUD DES MASSIFS, OU DES VENTS ASSEZ FORTS ET IRRÉGULIERS DE SECTEUR OUEST-SUD-OUEST TOURNERONT A L’EST-SUD-EST EN FAIBLISSANT UN PEU. JE T’AIMAIS: C’EST POURQUOI, TIRANT DE MES MAINS CES MARÉES D’HOMMES, J’AI INSCRIT EN ÉTOILE MA VOLONTÉ DANS LE CIEL. LA MORALE, C’EST L’EXCRÉMENT DES POUSSÉES SOCIALES. ON VA BIENTOT CONNAITRE QUI DE NOUS DISAIT VRAI. EN 1631, CAPRANZINE, LE MONOMOTAPA DÉPOSÉ, TENTE DE REGAGNER SON TRONE, SOUTENU PAR UN SOULEVEMENT GÉNÉRAL DES HABITANTS DU MONOMOTAPA ET DU MANICA. ALL MY LIFE I GIVE YOU NOTHING, AND STILL YOU ASK FOR MORE. LA LIRE ET LA LIVRE ONT BAISSÉ HIER TRES SENSIBLEMENT SUR TOUS LES MARCHÉS PAR RAPPORT AU FRANC ET SURTOUT AU MARK. AUX YEUX OU JE M’ÉTENDS S’ÉGARENT LES PRÉSAGES. QUEL NOM ACHILLE AVAIT-IL PRIS LORSQU’IL SE CACHAIT PARMI LES FEMMES ? LES COUPURES SE RÉINSCRIVENT TOUJOURS FATALEMENT DANS UN TISSU ANCIEN QU’IL FAUT CONTINUER DE DÉFAIRE INTERMINABLEMENT. L’ÉTÉ PASSAIT, UN PEU MOINS CLAIR CHAQUE JOUR. COUP D’ÉTAT EN ARGENTINE. TOUTE LA LASCIVITÉ DU MONDE S’EN VA AINSI EN PURE PERTE, PAR SUITE DE L’ASYNCHRONISME DES DÉSIRS. NO CORRIJO LOS HECHOS, NO FALSEO LOS NOMBRES, PERO EL VOYAGE QUE NARRO, ES… AUTOUR DE MA CHAMBRE. PARCE QU’ENFIN, LE SENTIMENT TRAGIQUE DE L’EXISTENCE, REPRIT LA DIVINA D’UN AIR LAS, C’EST TOUT DE MÊME ASSEZ BONICHE, NON ? ET LA NUIT MOLLE NOUS TIRAIT VERS DES EXILS DE SILEX. TOUT DEVINT PHALLUS. AU DEMEURANT, NOUS CONSIDÉRERONS LA PROPOSITION DE M. CHIRAC COMME UNE PISTE PARMI D’AUTRES PISTES. Du dîner lui-même, nous nous souvenons mal : il nous semble qu’il ne dura pas plus de trois minutes. IL FAUDRAIT QUE QUELQU’UN M’APPRENNE QU’ON NE PEUT ÉCRIRE SANS FAIRE LE DEUIL DE SA « SINCÉRITÉ » (TOUJOURS LE MYTHE D’ORPHÉE: NE PAS SE RETOURNER). COMMENT NE PAS COMPRENDRE QUE CES GROUPUSCULES D’AGITATEURS ADOLESCENTS ET DE PROVOCATEURS LUCIFUGES SONT
ENTIÈREMENT MANIPULÉS PAR L’INTÉRIEUR, ET NE SURVIVENT, MÊME SI TOUS LEURS MEMBRES NE LE SAVENT PAS, QUE GRACE AUX SUBSIDES DES GRANDS MONOPOLES DONT ILS SONT, PAR LEURS VAINS EFFORTS POUR DÉCONSIDÉRER LES TRAVAILLEURS ET LEURS REPRÉSENTANTS ÉLUS, LES SERVITEURS OBJECTIFS ? Le restaurant était aussi minable qu’on puisse le désirer, la moquette montrait sa trame, aux murs se fendillaient les traditionnelles montagnes rocailleuses, escarpées, aux formes folles et pâlies, les verres étaient douteux, les vestes blanches des garçons tachées et mal repassées. LA CASTRATION A PARTIE LIÉE AVEC UN AUTRE EFFET ESSENTIEL DE LA PAROLE HUMAINE EN TANT QU’ELLE REPRÉSENTE UN SUJET, LA SURDÉTERMINATION. Au milieu de la salle, un couple d’hémiplégiques, dans des fauteuils roulants, se regardaient dans les yeux, se parlaient à voix basse et se tenaient les mains sur la nappe sale. Nous étions dans le fond, une bonne douzaine ou davantage, autour d’une table en forme de L. LES ŒUVRES DE L’ANGE FURENT VISIBLES ET A CHAQUE RETOUR S’ÉCLAIRCIRONT. Il croit se rappeler qu’il a été question de politique. G. & G. étaient de l’avis qu’à cause des travaillistes la vie devenait impossible en Angleterre : d’ailleurs tous ceux qui le pouvaient s’exilaient. Et ça va être la même chose partout en Europe, dit quelqu’un. DANS UN FILM QU’IL ÉCRIVIT, LANG JOUA LUI-MÊME LE ROLE DE LA MORT. Cy est très préoccupé de ce que vont donner les prochaines élections en Italie, ils pensent même rentrer aux Etats-Unis si les communistes l’emportent. Roland, qui est membre du CERES, est indigné, mais il se tait. D’ailleurs, à cause de la disposition de la table, il tourne le dos à Denis, qui ne peut pas voir son visage, mais qui l’imagine parfaitement. Le repas se prolonge interminablement. LA TENDRE MÉLODIE DITE « DE LA PRIVATION D’AMOUR» GÉMIT PAR DEUX FOIS A L’ORCHESTRE, PUIS LE RIDEAU S’OUVRE SUR LA PLATE-FORME EN RUINE DU CHATEAU DE KARCOL OU TRISTAN EST £TENDU A L’OMBRE D’UN GRAND TILLEUL. Une multitude de plats différents, qui paraissent tous les mêmes, arrivent tous en même temps, ou bien se succèdent sans aucun ordre apparent. Excusez-moi, je ne me sens pas très bien.
— Mettez-vous la tête entre les genoux.
— Plus d’un siècle se voile aux défaillances de l’histoire.
— Ces travers de porc n’étaient peut-être pas la meilleure idée possible, dans les circonstances.
— Non, oui, tout ça, le décalage horaire…
— En fait, je crois que vous feriez bien de le mettre au lit. LA MOISSON VENAIT DE FINIR, ET DES MEULES, AU MILIEU DES CHAMPS, DRESSAIENT LEUR MASSE NOIRE SUR LA COULEUR DE LA NUIT BLEUATRE ET DOUCE.
— Mais c’est Norma qui a la clef, et nous n’arrivons pas à la joindre. Toutefois, ils partirent, se soutenant les uns les autres. S’ils marchèrent ou prirent un taxi, je ne m’en souviens pas. Green St. n’est pas très éloignée d’University Place. Il fallait passer entre deux grands perroquets multicolores, des amazones, pour atteindre le lit. Denis en avait peur. J’ai été mordu au doigt, une fois, à Perth, par un de ces cocos-là. Il était exactement semblable à ceux-ci. Il gardait l’entrée du salon. Son perchoir était juste à côté de la porte. Du plus loin qu’il me voyait, il m’insultait, gonflait ses plumes, et battait l’air de ses ailes inutiles. J’en avais des cauchemars. Craig m’a dit que les toilettes publiques qui sont là, sur le North Inch, sont parmi les meilleures du monde. Il s’y passerait en permanence des choses inouïes, toutes sortes d’allègres copulations. Mais c’est beaucoup plus tard, les dates ne coïncident pas. Il avait un amour passionné pour sa mère, une actrice américaine, ou une cantatrice peut-être, qui avait abandonné sa carrière au moment de son mariage.Elle avait fait mettre de la moquette blanche dans toutes les pièces de leur maison, et jusque dans les escaliers, au beau milieu des Highlands, dans un pays où il pleut sans discontinuer et où tous les visiteurs, voisins et fermiers, traînent à leurs bottes un demi-pied de boue. Tout le monde la jugeait folle, y compris son mari. Mais ceux qui l’avaient vue une seule fois, à Inverness, ne l’oubliaient jamais, sa violente chevelure, son corps altier. De Philadelphie, elle avait fait venir, à grands frais, le gigantesque piano à queue, noir, de ses beaux jours de chanteuse mondaine, et son fils l’y accompagnait quand elle interprétait, pour les dames conservatrices du comté médusées, à livre ouvert, des mélodies de Duparc, la Vie antérieure ou la Chanson triste. Elle est morte quand il avait dix-neuf ans, d’un cancer à la poitrine. Elle avait vu clair en lui bien avant lui-même, quand il ne songeait qu’au football. N’en dis jamais rien à ton père, il ne comprendrait pas. Il est étendu sur le dos.JE ME DEMANDE SI UNE CONFUSION NE S’ÉTABLIT PAS AUTOUR DU GRAPHIQUE DE LA DISCOHÉRENCE. Ah, les histoires de Greg ! Son amant était le fils d’un notaire de Mormant. Il était venu habiter Paris à cause de lui, mais il ne le voyait qu’une fois par semaine, et c’étaient chaque fois des scènes à n’en plus finir. Le père voulait qu’il reprenne sa charge. VENISE N’EST PAS LA SEULE VILLE OU ROUSSEL N’EST JAMAIS RETOURNÉ, MAIS C’EST LA SEULE DONT IL SEMBLE S’ÊTRE INTERDIT DE PARLER. C’est une seule pièce immense, sans partition, avec des fenêtres aux deux extrêmités, et au plafond une forêt de conduits, d’inégal diamètre, parallèles. Mais soudain ils se croisent, sans raison apparente, se chevauchent. Une fois il est resté trente-six heures enfermé dans la salle de bains, avec un type tout en cuir rencontré à La Villette. Quelle langue parlent ces perroquets ? BIEN QU’INACHEVÉ, BOUVARD RESTE UNE PEINTURE PLEINE DE VERVE DES MŒURS NORMANDES, D’UN COMIQUE SOUVENT IMPAYABLE. Je lui donnais des leçons de français. Ses malheurs nous servaient d’exemples grammaticaux. AIS DANS QUEL DESSEIN DÉRANGER LA POUSSIÈRE, SUR UNE COUPE DE FEUILLES DE ROSES, JE NE SAIS. Ils sont bien attachés, au moins ? Leurs chaînes sont solides ? Et s’ils venaient nous crever les yeux pendant que nous dormons ? SANS DOUTE, VOICI DES ESPÉRANCES : MAIS QU’EN POUVONS-NOUS SENTIR, MAIS QU’EN POUVONS-NOUS BIEN COMPRENDRE, SI NOTRE AME N’A PAS CONNU DE JEUX, DE SPLENDEURS ET D’AURORES ? Il est minuit, c’est-à-dire six heures du matin. LE MAROC, C’EST AUSSI LES MAROCAINS. L’ARC A NOM LA VIE ET SON EFFET EST LA MORT. CEPENDANT VOUS SORTEZ, ET JE PARS, ET J’IGNORE,